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Blast/Jean-François Bayart Professeur au Graduate Institute (Genève)
Dernière station avant le fascisme ?
#fascisme #Macron #immigration #gauche #alternatives
Article mis en ligne le 8 janvier 2025
dernière modification le 6 janvier 2025

Levons tout de suite une équivoque. Je n’ai jamais été enclin à crier au fascisme pour stigmatiser l’extrême-droite, voire la droite la plus conservatrice. Cette paresse intellectuelle qui a caractérisé une partie de la gauche, allant jusqu’à une forme de pavlovisme idéologique, ne nous a pas aidés à comprendre les dangers du moment ni ceux de l’avenir. Pour ma génération politique, dans les années 1970-1980, Chirac était « fasciste », et son séide Toubon tout autant. Passons, surtout au vu de l’évolution du susdit qui a été l’un des plus remarquables défenseurs des droits, ces dernières années, et a sauvé l’honneur de la République tout au long de son mandat.

Il n’en reste pas moins que l’usage, en sociologie historique et comparée du politique, d’un chrononyme – d’une époque érigée en type idéal et en paradigme – a sa légitimité et son utilité (1). Quid, alors, du recours à la catégorie du fascisme pour problématiser le penchant « illibéral » de notre époque ?

(...) La logique du flirt

La classe politique française, avec sa cohorte de Bonaparte au petit pied – Sarkozy, Macron, Le Pen, Retailleau, Darmanin, Wauquiez, Attal et quelques autresses : Pécresse, Morançay – flirte de plus en plus ouvertement avec ce « style de domination ». Elle se complait dans le « Je ». Elle se tient derrière la « bouillie homogène » du discours anti-migratoire, devenu le grand collecteur du ressentiment diffus des classes populaires et moyennes. Un ressentiment qu’ont nourri, depuis quatre décennies, les ravages de la politique économique néolibérale ; le désarroi devant la perte de la grandeur coloniale passée ; l’implacable déclassement international de la France ; le brouillage des rapports ancestraux de sexe et de genre ; la dérégulation systématique de la vie économique et sociale allant paradoxalement de pair avec la prolifération de normes bureaucratiques ou techniques ; la mise en concurrence de chacun avec les autres ; l’inéluctabilité de la crise climatique et le saccage du paysage national.

La peur et, de plus en plus, la haine de l’Immigré – une figure aussi fantasmatique et utile que jadis le Juif – fournissent une réponse politique cohérente à l’« abstraction de l’Etat » (8), intrusif et mystérieux, que régissent désormais d’impénétrables algorithmes. Aujourd’hui comme entre les deux guerres, la logorrhée du populisme souverainiste offre une « simplification brutale de la complexité de la vie moderne » (Antonio Scurati) en lui conférant enfin un sens, celui du complot ou à tout le moins de la menace. Notre classe politique est donc elle aussi celle de l’ « après », l’ « après » des désastres qu’elle a elle-même fomentés, tout comme Mussolini avait contribué à jeter l’Italie dans la folie de la Première Guerre mondiale dont naîtront son fascisme, ainsi que le national-socialisme.

Cette phobie de l’Immigré n’a « aucun rapport avec la raison ni avec l’histoire » (Furio Jesi). D’une part, la catégorie de l’immigration est un mot valise qui recouvre des réalités sociales et économiques disparates, qui occulte la nécessité démographique et économique de la venue d’étrangers dans l’intérêt bien compris de l’Europe, et qui interdit de penser le formidable bénéfice culturel qu’elle devrait en tirer si elle était moins bête. D’autre part, la peur et la haine de l’Immigré nous coupent de notre histoire, non sans indécence pour qui garde en mémoire les millions d’Européens qui ont émigré dans le Nouveau Monde et les colonies pour des raisons religieuses, sociales, économiques ou politiques, et l’apport de l’immigration à notre science ou à notre création artistique depuis deux siècles. Sans même parler des précédents. (...)

Certes, Le Pen n’est pas Hitler, et nul ne songe, pour le moment en tout cas, à exterminer les immigrés, ces Juifs de notre temps. Il nous suffit de les laisser mourir dans le désert, la mer, la montagne ou la forêt en leur interdisant de prendre l’avion et le train. Mais la comparaison est une opératrice d’individualisation des situations, comme l’a rappelé l’historien Paul Veyne. (...)

Parler de fascisme pour caractériser le danger qui pèse sur nos démocraties ne revient pas à l’assimiler au mussolinisme ou à l’hitlérisme, mais à mettre en exergue un certain « style de domination », celui d’un régime hostile à l’ « usage public de la raison » qui gouverne à la première personne par affirmations péremptoires, injonctions, contrôle de l’information et de la science, et recourt à la coercition pour surmonter la contradiction entre son verbe simplificateur ou les fantasmes en vogue dans l’opinion et la complexité de la réalité.

Il s’agit aussi de mieux appréhender notre avenir possible en analysant la manière dont se sont instaurés ces régimes et les logiques de situation qui ont permis la victoire d’un Mussolini ou d’un Hitler quand bien même ils étaient minoritaires dans leur pays. Ces derniers ont moins conquis le pouvoir qu’ils ne l’ont ramassé au sol, après l’évidement politique et idéologique de la démocratie parlementaire que nul ne songeait plus à défendre, à force d’en dénoncer les défauts ou les vices, et faute de se souvenir de ses vertus. (...)

Aujourd’hui, l’abstentionnisme et la ritournelle du « Tous pourris » que véhiculent les réseaux sociaux font le lit du nouvel avatar du fascisme en tant que « style de domination ».

Vers le point de bascule

En France, nous nous approchons inexorablement de ce point de bascule depuis l’élection d’Emmanuel Macron, en 2017, par glissements successifs, et de plus en plus rapides depuis sa réélection laborieuse en 2022 (...)

En juin, la dissolution a constitué un saut dans le vide qui a sidéré jusqu’aux fidèles du président de la République. Elle a mis en pleine lumière son immaturité, son narcissisme, son absence de tout sens politique, son inadéquation par rapport à la fonction qu’il occupe, en bref son incompétence.

Tout cela était patent depuis longtemps, mais – je suis bien placé pour le savoir – il ne faisait pas bon de l’écrire, dans une société si profondément légitimiste en dépit de sa propension à la fronde. (...)

notre nouveau Premier ministre, François Bayrou, n’a pas plus de majorité que n’en avait son prédécesseur, Michel Barnier, ou que n’en avaient eue von Papen et von Schleicher, en 1932-1933. Face au Rassemblement national, les leaders de la droite, Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez, Edouard Philippe et quelques autres, soignent leurs ambitions à coup de petites manœuvres, tout comme l’avaient fait ceux de la droite nationaliste et du Zentrum, en Allemagne, en croyant jouer au plus fin vis-à-vis d’Hitler. Eric Ciotti, quant à lui, s’est déjà vendu.

François Bayrou s’est avéré incapable, ou peu désireux, d’offrir quoi que ce soit de tangible à la gauche socialiste, au parti communiste et aux écologistes. Il ne semble pas mieux satisfaire Les Républicains qui reniflent déjà la curée parlementaire. Et il s’est à son tour placé dans la ligne de mire du Rassemblement national. (...)

Faute d’avoir un programme de redressement économique susceptible d’être accepté par une population déjà appauvrie et socialement laminée, François Bayrou (et les commissaires politiques qui le flanquent, Bruno Retailleau et Gérald Darmanin) font miroiter le miroir aux alouettes de l’anti-« immigrationisme ». Si les services publics sont en faillite, si des centaines de milliers de Français sont privés de logement décent, voire de logement tout court, si la dette extérieure s’est emballée, si le pays s’est désindustrialisé, si le réchauffement climatique dévaste la nature, élémentaire mon cher Watson, c’est de la faute aux immigrés. Sans que l’on ne nous explique jamais comment nous ferons tourner nos hôpitaux, notre secteur du BTP, nos restaurants, nos EPHAD, nos crèches, nos Universités, etc. lorsque nous les aurons expulsés ou si nous les empêchons de venir. (...)

frottons-nous les yeux. Au cœur de l’Europe, dans l’un des plus grands Etats-membres de son Union, signataire du Traité fondateur de Rome, et toujours enclin à s’autoglorifier de son universalisme, de sa Révolution et de sa Déclaration des droits de l’Homme, les ministères de la Justice et de l’Intérieur ont été confiés à deux personnalités, Bruno Retailleau et Gérald Darmanin, qui ont publiquement affiché, par leurs propos et dans leurs actes, leur mépris de l’État de droit. (...)

Un sursaut est certes possible, au creux du désastre. Il impliquerait en premier lieu que l’on ouvre les fenêtres et les portes pour aérer les pièces, et que l’on remette en route l’ascenseur social pour réintégrer dans les institutions de toutes natures les quartiers populaires, les banlieues, les zones rurales, en se donnant notamment les moyens d’accompagner les immigrés ou les réfugiés et leurs descendants. Parce que, oui, de ce point de vue, l’immigration est bel et bien une chance, une formidable opportunité de rajeunissement pour une société percluse par la frilosité de la sénilité.

Le sursaut supposerait aussi que l’on abandonne les vieilles lunes néolibérales et comptables qui ne voient que dépense publique là où l’on devrait penser investissement public. La richesse du pays a été siphonnée au profit du secteur privé et au détriment des catégories sociales les plus modestes, entretenues dans l’illusion identitaire. (...)

Un vrai travail pédagogique s’impose, qui devrait expliquer aux électeurs comment ils ont été floués depuis plusieurs décennies par un discours mensonger. Comment, par exemple, la privatisation et même la marchandisation des services de l’État sont allées de pair avec une invisibilisation de la pression fiscale, sans pour autant que se relâchent ses prélèvements publics. Le contribuable doit désormais payer de sa poche, de son réservoir de carburant et de son temps, l’accès à ce qu’il reste de services publics, toujours plus lointains, toujours plus numérisés, de plus en plus onéreux, tout cela au prix de dépenses contraintes en informatique et en téléphonie mobile qui sont loin d’être négligeables dans le budget des ménages. Depuis quelque quarante ans l’État se décharge sur les entreprises privées, quitte à les subventionner directement ou fiscalement et à mettre au régime sec les entreprises ou les institutions publiques. (...)

Pourquoi le silence ou l’embarras de la gauche à ce sujet ? Parce qu’elle a largement partagé et mis en œuvre le crédo néolibéral quand elle était elle-même aux affaires. N’a-t-elle pas nourri en son sein un certain Emmanuel Macron auquel elle s’est en partie ralliée sans états d’âme, en 2017 ?

Il faudrait, de façon générale, revenir aux fondamentaux de l’existence, à savoir la distinction entre la gauche et la droite. Depuis les sornettes macroniennes du « en même temps », la France est mal latéralisée, ou plutôt dé-latéralisée. (...)

il appartient à la gauche de surmonter ses divisions puériles, de faire abstraction des égos qui la minent et de s’entendre sur un programme minimum de salut public : rétablissement des libertés ; mesures audacieuses d’émancipation sociale ; élargissement de la démocratie locale ; politique de ré-industralisation et d’aménagement du territoire ; investissement public, mais aussi diminution de la dépense inutile ou du manque à gagner fiscal accordé aux entreprises sans aucun effet positif ; restauration et recapitalisation des services publics vampirisés par une politique de privatisation aussi coûteuse et inefficace qu’injuste socialement ; réhabilitation de l’école, de l’Université et de la Recherche, qui sont les clefs de l’avenir.

Nul ne peut plus se dissimuler l’ampleur et la difficulté de la tâche, que n’allègera pas la nécessité de consentir un véritable effort militaire pour contrer la menace russe en cas de défaite de l’Ukraine, que cela plaise ou non. Seule une véritable adhésion de l’électorat à un tel programme de redressement peut le rendre viable. Encore faut-il que celui-ci soit lisible et compréhensible. La cohérence et la concision en sont les conditions. Il revient à la gauche de savoir l’incarner, au-delà de tout sectarisme, en dépassant le « narcissisme des petites différences » (Freud), sans doute au prix de la levée de l’hypothèque Mélenchon, de quelques reniements idéologiques et d’un profond renouvellement de sa langue, de son vocabulaire, de son style, de son imaginaire. (...)

Elle doit se simplifier, se styliser, en proposant une direction, un imaginaire et une espérance crédibles aux désabusés et aux mécontents pour qu’ils (re)prennent le chemin des urnes et du syndicalisme.

Enfin, une grève générale, limitée dans le temps, des travailleurs étrangers – certes difficile à décider, organiser et financer – serait de nature à ramener le pays à la réalité : celle de la nécessité de l’immigration s’il veut continuer à tourner. Peut-être un tel mouvement social, inédit, serait-il l’électrochoc susceptible de réveiller la France du mauvais rêve dans lequel elle s’est laissée enfermer : celui du fantasme d’une nation autosuffisante, ethniquement et culturellement pure, que manifesterait la grandeur de Notre-Dame de Paris et du Mont-Saint-Michel, chère à Emmanuel Macron. En tout cas il marquerait les esprits autant que le fit celui des Gilets jaunes et il serait susceptible de faire bouger les lignes du front identitariste. (...)

Les migrations, depuis le 19e siècle, sont l’un des mouvements sociaux et culturels les plus importants qu’ait enregistrés le globe. Elles ont brassé des centaines de millions de personnes. Elles ont contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons et nourri des mobilisations politiques consistantes à leur encontre dès les années 1880-1890, auxquelles certains historiens imputent une part de responsabilité dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale (12). Elles donnent lieu à des formes d’organisation collective sophistiquées, à des manifestations de sans-papiers et à des grèves ponctuelles endurantes – la France en connaît régulièrement, notamment dans l’hôtellerie. Néanmeoins, elles ne sont jamais, pour ainsi dire, « passées au politique » (13). Comment le comprendre, et surtout comment s’y résigner ? Certes, le marxisme a appelé les prolétaires de tous les pays à s’unir, avec un succès tout relatif, mais non sans effets. Néanmoins, les prolétaires migrants n’ont jamais saisi cette opportunité en tant que tels, même s’ils ont pu adhérer à titre individuel à des syndicats ou à des partis. Ne serait-il pas temps d’écrire à leur intention un nouveau Manifeste et de le traduire dans de multiples langues ? Ne serait-il pas urgent de poser la question politique de la migration comme telle pour ne pas laisser à ses contempteurs le monopole de sa problématisation ? Ne serait-il pas salubre de composer une nouvelle Internationale du genre humain ? (...)