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Crise écologique : l’illusion du découplage avec la croissance
#criseécologique #croissance #capitalisme
Article mis en ligne le 30 décembre 2023
dernière modification le 27 décembre 2023

Le cœur de la pensée écologique des États et de la plupart des grandes entreprises est l’idée qu’on peut sauvegarder la croissance tout en abaissant son coût pour les écosystèmes. Mais cette idée repose sur une vision partielle et biaisée qui menace toute résolution sérieuse de la crise écologique

Le cœur de la pensée écologique des États et de la plupart des grandes entreprises est l’idée qu’on peut sauvegarder la croissance tout en abaissant son coût pour les écosystèmes. Mais cette idée repose sur une vision partielle et biaisée qui menace toute résolution sérieuse de la crise écologique (...)

Depuis une dizaine d’années qu’il n’est plus vraiment possible de nier la réalité concrète de la crise écologique, une idée est devenue l’idéologie centrale de la pensée économique dominante, celle du découplage. L’idée est simple : il s’agit de poursuivre la croissance économique, mesurée par le produit intérieur brut (PIB), tout en réduisant l’utilisation de ressources naturelles et en baissant les émissions de gaz à effet de serre, principalement le dioxyde de carbone. Ainsi pourrait-on concilier la croissance et l’écologie.

Le découplage est implicitement ou explicitement l’objectif des accords internationaux comme l’accord de Paris sur le climat de 2015, mais aussi des grandes organisations comme le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la Banque mondiale ou encore le World Economic Forum (WEF). C’est aussi le centre de la stratégie du « Green Deal » de l’Union européenne. La plupart des actions publiques sur l’environnement s’appuient désormais sur cette idée. (...)

c’est une idée séduisante parce que profondément conservatrice (...)

Le découplage permet également de prétendre au progressisme (...)
Le découplage est donc aussi une forme de techno-solutionnisme qui fait confiance aveuglément à l’usage capitaliste des sciences. Ici, le conservatisme social se dissimule derrière un pseudo-scientisme progressiste. (...)

Le dernier point de force du découplage est sa généralisation. Autrement dit sa capacité à s’appuyer sur certains cas de découplage, soigneusement choisis, pour prouver sa faisabilité au niveau global. (...)

Le règlement de la crise écologique devient alors simplement un problème financier. Tout le combat écologique se résumerait à se donner les moyens financiers et sociaux de ce découplage contre ceux, d’une part, qui défendraient une économie toujours carbonée et consommatrice de ressources naturelles, et d’autre part contre les décroissants. Au reste, ces derniers sont désormais clairement présentés par les élites économiques et sociales comme leurs principaux ennemis.

Les non-dits du découplage (...)

La réalité du découplage

Derrière les avalanches de graphiques censés prouver l’existence du découplage, la réalité est que ce dernier est limité, souvent temporaire et insuffisant. (...)

Le découplage ne peut être validé dans le cadre d’une crise écologique mondiale que si sa réalité est elle-même mondiale et suffisante. Ce qui est, là aussi, souvent oublié. « Personne ne nie qu’il puisse y avoir un découplage relatif au niveau mondial, mais il importe peu si chaque année l’empreinte matérielle de la croissance économique nous rapproche un peu plus des points de bascule planétaires qui sont de nature biophysique », ajoute Éloi Laurent. (...)

Dans un article de 2019, « La croissance verte est-elle possible ? », deux chercheurs, Jason Hickel et Giorgos Kallis concluaient que si le découplage absolu entre PIB et ressources est possible dans certains pays avancés, il ne semble pas faisable au niveau mondial, « même dans les meilleurs scénarios possibles ».

Pour être sérieux, le découplage doit pouvoir, comme le précise l’économiste de la décroissance Timothée Parrique dans son ouvrage Ralentir ou périr (Le Seuil, 2022), être absolu, à faible intensité matérielle, global et permanent. Or, les travaux menés en 2019 par cet économiste, ceux d’une autre équipe en 2020 et ceux publiés dans The Lancet en 2023 de Jason Hickel et Jefim Vogel ont tous montré que les découplages constatés étaient majoritairement relatifs et, de toute façon, très éloignés des nécessités de la crise écologique.

La dernière étude citée est d’ailleurs intéressante car elle montre que même les cas de découplage absolu sont insuffisants pour remplir les objectifs de l’accord de Paris de 2015. (...)

Dans la logique du découplage, la préservation de la croissance est prioritaire et le coût écologique de cette priorité est la variable que l’on tente de faire baisser.

La logique est celle de la science économique orthodoxe : l’environnement est une « externalité » que l’on prend en compte dans la politique économique. C’est la croissance qui va permettre de gérer le fait écologique, comme on l’a dit, par les financements et les investissements. Rien ne doit donc être fait dans la gestion de la crise écologique qui vienne bloquer la croissance, puisque cette croissance devient le moteur du règlement de la crise écologique.

On est là sur une approche inverse de celle où l’aspect environnemental devient central, parce que vital, et exige une adaptation des structures économiques. (...)

Dans l’approche du découplage ou de la croissance verte, l’économie est placée au centre et maîtrise les externalités environnementales. Cette vision mène inévitablement à des écueils dangereux.
Transférer le problème

Le premier a déjà été évoqué, c’est celui du transfert. Un problème écologique est résolu en ouvrant immédiatement un autre problème parce que, précisément, l’objectif n’est pas de résoudre ce problème, mais de le résoudre dans le cadre de la croissance. Les exemples sont légion, mais on peut citer le recours aux carburants « verts » par exemple, qui a conduit à accélérer la déforestation en Amazonie.

Dans cet écueil, on peut également placer l’illusion de la dématérialisation (...)

L’effet rebond

Le second écueil est celui de « l’effet rebond ». C’est un effet bien connu en économie qui a été théorisé par l’économiste William Stanley Jevons dans un « paradoxe » célèbre au XIXe siècle. Le phénomène est simple : si l’on réduit la consommation de ressources nécessaires pour produire un bien, c’est-à-dire si l’on augmente l’efficacité de la production (sa « productivité »), cela ne conduit pas pour autant à une baisse globale de la consommation de ressources, mais au contraire à une augmentation de cette dernière puisque produire est meilleur marché. C’est précisément ce que Jevons avait identifié avec la consommation de charbon et les machines à vapeur.

Comme le précise Thomas Parrique dans Ralentir ou périr, cet effet peut être direct, comme décrit ici, ou indirect en permettant des réinvestissements dans d’autres activités gourmandes en ressources. Il peut aussi se retrouver au niveau macroéconomique et international, ce qui est ici pertinent dans le cadre de la crise écologique. (...)

La logique de la croissance

La troisième grande limite est la logique de la croissance elle-même, qui reste centrale. Le but n’est pas de la limiter, mais au contraire de faire du « découplage » une « opportunité ». C’est d’ailleurs ce qu’affirme ouvertement le plan européen « Green Deal » : faire de la transition une nouvelle source de croissance.

Cela a plusieurs conséquences qui rendent peu probable le maintien du découplage. Dans les exemples de découplage présentés, on oublie souvent que la croissance obtenue est relativement faible. C’est assez logique dans la mesure où si l’on réduit l’usage des ressources, on réduit aussi le potentiel de croissance du PIB.

Or le système capitaliste fondé sur l’accumulation croissante ne peut supporter un tel ralentissement (...)

Reste alors une dernière possibilité : celle d’augmenter la production de valeur par la répression du monde du travail, c’est-à-dire par la pression sur les salaires et les conditions de travail. Mais cette option pose un double problème : elle réduit la capacité de consommation et donc ne renforce pas la croissance et, ensuite, elle propose un monde peu enviable alors même que la promesse du découplage est d’éviter un appauvrissement qui serait potentiellement causé par la décroissance.
L’illusion de la tertiarisation

En réalité, crise économique et crise écologique sont étroitement liées. Le ralentissement de la croissance a conduit à la création de nouveaux besoins écologiquement dommageables et à une fuite en avant dans certaines activités polluantes, notamment dans le cadre de bulles immobilières, comme celle qui a frappé la Chine et qui a conduit à une surproduction massive de béton.

Le découplage pourrait alors n’être pas vu comme une solution, mais comme un symptôme d’un système qui peine à maintenir un taux de croissance satisfaisant au regard de ses propres critères, en dépit d’une consommation toujours croissante, quoique moins rapide, de ressources. (...)

Le découplage relatif de l’économie contemporaine pourrait alors n’être que le symptôme d’un système à bout de souffle lancé dans une fuite en avant où toutes les ressources pourraient être mobilisées pour produire un dixième de point de PIB. (...)

En voulant sauver le PIB à tout prix, le découplage présuppose que le PIB est un élément essentiel du bien-être. Rien n’est moins sûr, pourtant. « Le découplage contourne la question de savoir si le PIB conduit effectivement au bien-être », confirme Éloi Laurent, pour qui la situation actuelle aux États-Unis est la preuve que ce n’est pas le cas. (...)

Derrière ses oripeaux pseudo-rationalistes, progressistes et « raisonnables », le découplage apparaît alors avant tout comme une idéologie destinée à préserver à tout prix l’ordre social existant, fondé sur le régime d’accumulation. Mais ce ne saurait être une réponse à la crise écologique. (...)

La gestion sérieuse de la crise écologique passe nécessairement par une modification en profondeur du mode de production. Si la question écologique doit devenir centrale, alors la fonction et la répartition de la production doivent changer. C’est ce que proposent les penseurs de la « post-croissance ». Les débats sur les modalités de cette organisation sociale sont sans doute nécessaires.

Éloi Laurent, comme les experts du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), par exemple, propose de placer au centre la notion de « satiété », notion qu’il juge plus juste et opératoire que « sobriété », et qui repose sur un point d’équilibre entre bien-être humain et limites écologiques, mais aussi sur la nécessaire justice entre ceux qui ont beaucoup trop et ceux qui n’ont pas encore assez.

Ce serait alors à cela que la recherche technologique devrait permettre de parvenir, pas à simplement continuer de soutenir l’accumulation du capital. La question demeure alors de savoir si ce type d’organisation est compatible avec le fonctionnement du capitalisme.