
Comment sortir de l’étau des stratégies de LFI et du PS, deux partis de plus en plus convaincus de la pertinence de leurs choix respectifs et de moins en moins convaincants sur leur capacité à empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir ?
aVa-t-on réellement se coltiner les procès en trahison du Parti socialiste (PS) – dont la propension à décevoir son histoire et à tromper son camp est bien réelle – et les accusations de sectarisme de La France insoumise (LFI) – que des mois d’attaques iniques sur « les-extrêmes-qui-se-rejoignent » et sur la « haine du juif » ont transformée en forteresse obsidionale et machine à déni –, jusqu’à l’élection inévitable de Marine Le Pen si les choses continuent comme cela ?
N’y a-t-il vraiment pas davantage de leçons à tirer des débâcles récentes de la législative à Grenoble (Isère) et de la municipale à Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), en dépit des spécificités propres aux élections partielles ? Des leçons qui ne se contenteraient pas de retenir les seuls éléments à charge ou à décharge : l’effet « repoussoir » de LFI pour les uns ; les « lâchages » socialistes pour les autres…
Sommes-nous véritablement condamnés à vivre les prochains mois dans un étau dont les mâchoires seraient constituées par les péroraisons de François Hollande et les provocations de Jean-Luc Mélenchon ? Le premier, du haut de son désastreux bilan, se permet d’affirmer que « la seule perspective » de LFI « est de bloquer la vie institutionnelle ». Le second accepte un visuel de LFI mettant sur le même plan Marine Le Pen et Olivier Faure, image qui relève davantage d’un trumpisme de gauche que d’une nécessité de brusquer les choses pour qu’elles changent en profondeur…
« Jamais depuis 1945, même lors des pires renoncements du PS, pendant la guerre d’Algérie et Guy Mollet, et bcp d’autres sombres moments, jamais une orga de gauche n’a fabriqué un visuel mettant sur le même plan un fasciste et le chef du PS », a tweeté à ce sujet le député Alexis Corbière depuis une position ni PS ni LFI… (...)
Que l’on croie davantage à la stratégie réformiste du PS ou à celle de rupture portée par LFI n’a désormais guère d’importance, tant les deux paraissent trop solitaires pour être capables d’atteindre leur objectif déclaré : prévenir une victoire de l’extrême droite et assurer celle de leur camp. (...)
Une promesse de crash politique
Même si un hold-up électoral ponctuel comparable à celui effectué par Emmanuel Macron en 2022 demeure envisageable – à grand renfort d’imagination – dans le cadre vermoulu de l’élection présidentielle, il serait probablement sans lendemain, dès les élections législatives suivant le scrutin présidentiel, tant les institutions de la Ve République sont paralysées et paralysantes, le champ politique refermé et déplacé vers la droite dure, et la situation internationale inquiétante et peu favorable aux gauches.
Dans ce contexte, même s’il était possible d’être certain que la stratégie de LFI est meilleure que celle du PS – ou l’inverse –, c’est un crash politique que ces deux formations promettent actuellement au peuple de gauche en se persuadant, jusqu’à l’auto-intoxication, de la pertinence de leurs choix respectifs. (...)
Toutefois, partager les torts à l’identique, même en partant du sentiment que ces deux partis nous entraînent aujourd’hui dans des culs-de-sac parallèles, demeure impossible, tant la responsabilité des deux formations dans le marasme actuel n’est pas symétrique.
L’une de ces composantes a, en effet, déjà gouverné, et il n’y a guère plus aujourd’hui que le député Hollande pour défendre le bilan du président Hollande et ne pas avoir honte d’avoir mis en orbite le macronisme et ses effets aussi délétères qu’inégalitaires sur la démocratie et la société française.
La débâcle du Parti démocrate aux États-Unis en novembre dernier rappelle également que la gauche centriste n’est sans doute pas adaptée au monde actuel dominé par un capitalisme « de la finitude » ou « de l’apocalypse » et un « grand basculement des droites » vers ses composantes radicales, autrefois marginales et devenues centrales. (...)
Étranglée entre les deux paris pyromanes de LFI et du PS, la stratégie unitaire incarnée par une Marine Tondelier ou une Lucie Castet n’en est pas ou plus vraiment une. Elle constitue au mieux un vœu pieux, au pire une berceuse pour enfants fiévreux.
S’il serait néanmoins suicidaire de la négliger ou de la congédier, car elle seule peut permettre de contrer l’extrême droite dans les urnes comme on l’a vu aux législatives de juillet dernier, elle fait aussi écran à la catastrophe en cours en installant l’idée d’un sursaut toujours possible sur la base d’un programme commun dont l’existence tangible rend encore plus désolante la situation actuelle.
« On s’engueulera plus tard »
L’union de la gauche demeure une boussole, mais sa réitération tient trop souvent lieu de conjuration déclarative, de mantra pseudo-rassurant, pensant à tort pouvoir enjamber les questions stratégiques au nom de quelques considérations iréniques. (...)
Chercher à modérer LFI, à radicaliser le PS ou contraindre à un choix tranché entre deux tendances de la gauche dont l’une ne pourra vaincre sans l’autre, c’est peut-être aujourd’hui se tromper de combat.
La priorité pourrait plutôt être alors de rebâtir un édifice qui ne mette pas sous le tapis les divergences (« On s’engueulera plus tard », comme le disait une affiche pro-NFP à la fois drôle, prémonitoire et rétrospectivement pathétique) mais les retravaille dans le but de transformer les guerres intestines du moment en un combat partageable contre l’alliance des droites en fusion et du macronisme finissant. (...)
Ce n’est pas en plagiant la rhétorique et les procédés de l’adversaire que l’on peut espérer lui faire pièce, parce qu’il est inenvisageable, depuis le camp de l’émancipation, de flatter les bas instincts et les passions tristes, quel que soit leur potentiel électoral.
Mais il n’est pas non plus interdit de voir que la dynamique des extrêmes droites contemporaines s’est bâtie sans exiger en amont l’homogénéité doctrinale de ses différentes composantes et en pariant plutôt sur le fait de toucher large politiquement, en s’adressant de façon parfois différenciée aux divers segments de la population que l’on cherche à capter. (...)
au vu des divergences actuelles, il pourrait paraître plus judicieux de faire le parti d’une répartition des rôles que d’un rapprochement des pôles.
On ne sous-estime pas ici le risque de naïveté qu’il y aurait à proposer une pragmatique politique face à des difficultés existentielles et structurelles. Mais on peut aussi espérer que la gauche française sache changer rapidement et sérieusement ses pratiques en voyant le crash arriver, contrairement aux agents du capitalisme qui ne bougent pas d’un iota, même face à la perspective de l’effondrement écologique.
Dans ce cas, on pourrait alors imaginer, pour les prochaines années, une forme de répartition des élections. Certes, la présidentielle demeure la clé de voûte du système politique français, et il sera difficile à quiconque d’y renoncer. Mais les principaux partis de gauche peuvent s’accorder sur la nécessité de réformer en profondeur nos institutions en réduisant les pouvoirs solitaires de l’Élysée et afficher comme objectif prioritaire de faire de la prochaine présidentielle la dernière de ce type. (...)
Il y aurait alors du sens à voir chaque formation de la gauche française se concentrer sur l’élection dans laquelle elle est la meilleure, avec le soutien de toutes les autres. Au PS et au PCF serait donnée la charge de mener les élections municipales et départementales ; aux écologistes échoiraient les élections européennes et les élections régionales. Et à LFI serait confiée la tâche de mener le combat de l’élection présidentielle (rappelons aux socialistes, écologistes et communistes que pas un seul de leur candidat n’y a dépassé la barre des 5 % en 2022). Étant entendu que les législatives demeureraient menées par un NFP uni sur le programme élaboré au printemps dernier.
La condition dans cette dernière condition serait sans doute toutefois que le désormais trop clivant Jean-Luc Mélenchon renonce à être le candidat de LFI. (...)
Bref, l’état d’urgence politique contemporain invite sans doute moins à chercher aujourd’hui une inatteignable homogénéisation qu’à se répartir au mieux les rôles d’une indispensable mobilisation, plutôt que de rester chacun et chacune dans un couloir de nage qui ne promet que le naufrage en bout de course.