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Mediapart
À Mayotte, Marine Le Pen marche sur le tapis rouge que lui a déroulé le gouvernement
#Mayotte #LePen #extremedroite #immigration
Article mis en ligne le 8 janvier 2025
dernière modification le 7 janvier 2025

En visite pendant deux jours sur l’île dévastée, la cheffe de file du RN est arrivée dans un territoire conquis, où ses marottes anti-immigration sont désormais défendues par des responsables politiques de tous bords. À commencer par François Bayrou et ses ministres.

Au fil de ses rencontres, la triple candidate à la présidentielle a endossé le rôle de la lanceuse d’alerte, affirmant que son devoir était de « sonner la cloche », mais aussi celui de la vigie, promettant de « rappeler les gouvernants aux promesses qui ont été faites ».

Depuis des années, Marine Le Pen se targue d’être la « porte-parole » des Mahorais·es à Paris, et c’est ainsi que ses partisan·es sur place la voient : « Ce qu’on pense d’elle en “métropole”, on s’en fout, c’est notre meilleure défenseure, elle dit les termes ! », affirme une sympathisante du RN sous couvert de l’anonymat.

Les diatribes islamophobes du parti d’extrême droite, alors que les habitant·es de Mayotte, dans leur immense majorité, sont musulman·es, ou les lubies racistes de certain·es de ses militant·es ? « C’est pas notre problème, assure cette fonctionnaire de 32 ans. Notre priorité à nous, c’est la lutte contre l’immigration et c’est la seule à l’avoir compris. » (...)

Sur ses réseaux sociaux, Marine Le Pen leur réserve également des vidéos « rien que pour [eux] ». « Son discours anti-immigrés colle parfaitement à celui d’une partie de la classe politique, toutes tendances confondues, déplore un élu qui a requis l’anonymat. Elle dit ce que les gens veulent entendre : qu’il y a trop d’immigrés, trop de violences, que le gouvernement ne fait rien d’autre que des promesses, qu’il se moque d’eux, qu’il faut employer la manière forte. »

Des discours qui ont fini par payer dans les urnes à partir du milieu des années 2010, lorsque l’insécurité est devenue une préoccupation majeure sur l’île. Lors de la dernière présidentielle, la candidate RN y a d’ailleurs réalisé l’un de ses meilleurs scores : 59,10 % au second tour.
Droit du sol et « grand remplacement »

Au mois de juillet, pour la toute première fois dans les territoires d’outre-mer, le parti d’extrême droite a même fait élire une députée à Mayotte et un autre à La Réunion. (...)

Ici, le grand complot serait ourdi par les autorités comoriennes, qui organiseraient les convois maritimes clandestins vers Mayotte pour submerger l’île et la conquérir par la démographie.

Cette théorie est aussi reprise par des responsables politiques français, dont l’ancien député européen Daniel Cohn-Bendit ou le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, qui a déclaré le 18 décembre : « Il y a une forme, le mot est sans doute trop fort, de guerre hybride, si j’ose dire, en poussant des populations vers Mayotte pour susciter une sorte d’occupation clandestine. »

Autre cheval de bataille de l’extrême droite aujourd’hui recyclé par les autres politiques : le droit du sol. (...)

Après la sidération qui a suivi le passage de Chido, alors que les habitant·es de Mayotte comptaient encore leurs disparu·es et que les secours n’étaient toujours pas arrivés dans les quartiers les plus touchés, des membres du gouvernement ont ravivé le discours anti-immigrés, sans que Marine Le Pen ait besoin de faire quoi que ce soit. Dès le 18 décembre, Bruno Retailleau annonçait un durcissement de la lutte contre « l’immigration clandestine ». Puis, ce fut au tour de François Bayrou de faire un lien direct entre immigration et insécurité.

Et dimanche, au moment même où la cheffe de file du RN atterrissait sur l’île, trois membres du gouvernement sont revenus à la charge sur le sujet. Dans une tribune publiée dans Le Figaro, le ministre de l’intérieur, celui des outre-mer, Manuel Valls, et celui des armées, Sébastien Lecornu, ont appelé à « changer les règles », estimant que celles en vigueur « ne suffisent plus ». (...)

Les plans élaborés par la préfecture pour vider les établissements scolaires qui ont servi de lieux d’hébergement pendant et après le cyclone témoignent de l’absence de considération pour les ressortissant·es des autres îles de l’archipel. Dans une note interne datée du 2 janvier, consultée par Mediapart, plusieurs options sont ainsi envisagées pour la rentrée scolaire.

Pour les « publics africains » – près de 700 demandeurs et demandeuses d’asile venu·es principalement de l’Afrique des Grands Lacs –, il est question d’un éloignement et d’un relogement dans des camps provisoires. Pour les autres sinistré·es, en revanche – soit environ 2 000 personnes, pour la plupart de nationalité comorienne –, un premier scénario évoque une « évacuation sèche », c’est-à-dire sans relogement.

Deux autres hypothèses impliquent des relogements, dont un sous tente. Mais dans ce cas, la note fait état d’un « risque politique » qui s’est très vite confirmé sur place : ces derniers jours, plusieurs personnes ont manifesté devant les lieux d’hébergement pour pousser dehors leurs occupant·es. Depuis des années, des collectifs citoyens mènent des opérations visant à pourrir la vie des Comorien·nes, le plus souvent sous le regard complice des forces de l’ordre (...)

Dans la même logique, le préfet a récemment pris un arrêté qui restreint la vente de tôle. Celle-ci est notamment utilisée pour construire les habitations des bidonvilles. Selon cet arrêté, la vente est réservée « aux professionnels inscrits au registre national des entreprises » et « aux particuliers pouvant justifier d’un document d’identité et d’un justificatif de domicile ».

Autrement dit : elle est interdite aux personnes en situation irrégulière ou à celles qui ont perdu leurs papiers durant le cyclone. Une mesure « discriminatoire, estime Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes. Les critères sont neutres en apparence, mais en réalité, c’est une population défavorisée qui est visée. D’ailleurs, le préfet ne s’en est pas vraiment caché. »

Pourtant, aux yeux de certain·es, cela ne suffit toujours pas. Dans un courrier adressé au premier ministre le 4 janvier, Estelle Youssouffa a ainsi dressé une série de mesures à prendre en matière migratoire. Prétendant parler au nom des élu·es du département, des maires et des parlementaires – ce que plusieurs d’entre eux contestent –, la députée réclame notamment la suspension de la scolarisation obligatoire pour les « élèves étrangers », des reconduites massives à la frontière ou encore un moratoire sur l’examen des demandes d’asile, ainsi que sur la délivrance et le renouvellement des titres de séjour.

Autant de propositions qui n’ont plus rien à envier à celles de Marine Le Pen.