
L’historienne Julie d’Andurain, membre de la « commission sur le rôle et l’engagement de la France au Rwanda », a déclenché une vaste polémique par sa vision du génocide des Tutsis. Réagissant aux critiques dont elle est l’objet, elle parle à présent de l’extermination comme d’ « une séquence au sein d’un ensemble plus vaste », et estime que « tous les génocides ne se valent pas ». Sa position devient intenable.
Depuis une semaine, la colère gronde dans les couloirs des universités. Pourtant si peu étudié encore aujourd’hui, le génocide des Tutsis du Rwanda est sur toutes les lèvres dans les départements d’histoire après les prises de position de Julie d’Andurain, professeure d’histoire à l’université de Metz et très proche du ministère de la défense qui l’a employée pendant huit ans. Car Julie d’Andurain est membre de la « commission de recherches sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis (1990-1994) », chargée de rendre un rapport d’ici à avril 2021. (...)
Le président de cette commission mise en place par Emmanuel Macron en avril 2019, l’inspecteur général de l’éducation nationale Vincent Duclert, avait expliqué lors de sa nomination que le critère de recrutement des membres était l’absence de parti pris, et non la connaissance du sujet. Une position qui paraît aujourd’hui bien obsolète.
À l’origine de ce séisme, des courriers adressés à ses confrères par Julie d’Andurain à partir du 1er novembre. Mediapart l’a contactée. « Je n’ai rien à vous dire », répond-elle sèchement avant de nous raccrocher au nez. (...)
Outre de grossières erreurs factuelles et les nombreuses omissions qui parsèment la notice, l’auteur n’y parle pas du génocide des Tutsis. En revanche, dès la première page, elle évoque des « massacres entre Hutus et Tutsis ».
Loin de la rigueur qu’exige la discipline, Julie d’Andurain ne s’appuie que sur deux sources : Hubert Védrine, secrétaire général de l’Élysée à l’époque des faits, et Pierre Péan, journaliste devenu un pamphlétaire négationniste. (...)
Plus grave, Julie d’Andurain affirme que la réalité du génocide n’aurait été connue qu’en juin 1994. Alors que les dirigeants politiques et militaires français avaient en réalité une connaissance de la situation au Rwanda dès avril 1994.
Au sujet de l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion présidentiel, Julie d’Andurain affirme qu’il a été commis à l’aide de missiles SAM-16 provenant d’un stock d’armes ougandaises. Or il s’agit d’une grossière mise en scène des génocidaires, thèse que n’entretiennent plus aujourd’hui que les négationnistes.
Selon elle, c’est ensuite « la guerre civile » qui « se transforme immédiatement en une série de massacres ». L’opération Turquoise qu’elle qualifie d’« humanitaire » et d’« impartiale » aurait « permis de mettre fin aux massacres ». Des affirmations que toutes les enquêtes journalistiques et les recherches historiques viennent contredire depuis 25 ans.
Mais, déplore l’historienne, « les rescapés des massacres ne se souviendront jamais des forces françaises venues les protéger ». Les survivants ne seraient que des ingrats à ses yeux.
Après avoir mentionné des « amalgames rapides » et le « déferlement accusatoire » dont serait victime la France, Julie d’Andurain donne raison à Hubert Védrine qu’elle présente comme un « diplomate dont la droiture et la probité sont reconnues de tous » et selon lequel l’action de la France fut « honorable de bout en bout ».
L’ultime charge est donnée contre les journalistes et les chercheurs. (...)
Des formulations d’une grande et rare violence chez une universitaire.
Journalistes et chercheurs se retrouvent dépeints comme « ces “idiots utiles“ qui ont servi le propos d’un Paul Kagamé tout à la construction d’un storytelling qui devait discréditer la France pour détourner de lui les accusations génocidaires ». Julie d’Andurain paraphrase une nouvelle fois Hubert Védrine sans utiliser de guillemets ni le conditionnel. (...)
À deux reprises, Julie d’Andurain fait ainsi le choix d’introduire dans sa notice la théorie du double génocide, chère aux négationnistes et aux génocidaires qui l’ont imaginée.
Dans les jours qui suivent la révélation de cette notice, un petit nombre de personnes s’interroge ouvertement sur l’incompétence, les partis pris et l’absence totale de rigueur de la part de Julie d’Andurain sur le sujet.
Peut-il vraiment s’agir d’une simple erreur de casting ? « Je ne peux pas vous répondre, désolé », élude rapidement Vincent Duclert, le président de la commission sur le Rwanda, alors que la simple présence de Julie d’Andurain dans la commission pourrait décrédibiliser par avance ses conclusions.
Mais plutôt que de laisser retomber ce qui n’était pas encore une polémique, Julie d’Andurain va alors déclencher une crise rare chez les historiens. (...)
Elle voit dans l’article du Canard enchaîné la « première étape d’un processus de harcèlement ». Elle dénonce en particulier les tweets d’un militaire à la retraite et d’un journaliste (l’auteur de cet article) qui s’interrogent ouvertement sur ses positions. Des interrogations qu’elle qualifie de « prose délirante ».
Julie d’Andurain attribue ce « lynchage » à « ceux qui s’estiment avoir été évincés de la Commission ». Une accusation à peine voilée visant les chercheurs Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas connus pour leur travail sur le génocide des Tutsis du Rwanda.
En conclusion de son mail, l’historienne militaire n’hésite pas à invoquer Samuel Paty, le professeur d’histoire-géographie assassiné par un terroriste à Conflans-Sainte-Honorine, pour souligner à quel point « il est dangereux de laisser la haine s’exprimer ainsi librement » !
Le but avoué de la manœuvre est de susciter le soutien des chercheurs à « une réaction concertée » qu’elle affirme mettre en place via l’AHCESR (Association des historiens contemporanéistes de l’enseignement supérieur et de la recherche) dont elle est accessoirement vice-présidente, et la SFHOM (Société française d’histoire des outre-mers) dont elle est la secrétaire générale.
Julie d’Andurain peut compter sur le soutien de Robert Franck. Le ponte des relations internationales à Paris I rédige lui-même le texte de soutien à Julie d’Andurain et mobilise ses réseaux pour obtenir des soutiens le plus rapidement possible. Il n’a pas répondu à nos sollicitations par téléphone. (...)
Malaise chez les universitaires
Si Julie d’Andurain parvient dans un premier temps à mobiliser en sa faveur le ban et l’arrière-ban des historiens de droite et des pro-militaires, la publication du « message de soutien » va susciter d’autres réactions.
À commencer par celle de l’historienne Annette Becker, éminente spécialiste du génocide des Arméniens et de la Shoah à Nanterre, qui informe le 6 novembre ses collègues de l’AHCESR de sa « surprise » et leur reproche rien de moins que de n’avoir « pas fait ce que nous enseignons à nos étudiants de première année : se référer au texte incriminé ».
Annette Becker rappelle que la « fiction du double génocide voire des massacres interethniques » reprise par Julie d’Andurain est « au cœur de la négation ». (...)
Le même jour, plusieurs universitaires se manifestent dans ce sens comme Sylvie Thénault, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la guerre d’Algérie, ou Cloé Drieu, spécialiste de l’Asie centrale au CNRS.
Les messages affluent et certains professeurs menacent même de démissionner des associations ou instances signataires auxquelles appartient Julie d’Andurain.
Le 8 novembre, les trois rédactrices en chef de la revue Outre-Mers, éditée par la Société française d’histoire des outre-mers (SFHOM), démissionnent pour marquer leur désapprobation. Le 11 novembre, six des huit membres du bureau démissionnent à leur tour collectivement de l’Association des historiens contemporanéistes de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Le 9 novembre, c’est Jean-Pierre Chrétien, spécialiste incontesté de la région des Grands Lacs africains, qui écrit à la SFHOM dont il est membre, et à laquelle il reproche d’avoir « pris hâtivement position sur le fond ». (...)
L’historien de 85 ans conclut par un dernier message en forme d’avertissement : « La lucidité est essentielle en cette époque bousculée par des dérives idéologiques inquiétantes. Vous comprenez que ce dérapage m’attriste et m’indigne. […] Aujourd’hui je ne pouvais pas me taire, ne fût-ce qu’en mémoire de mes anciens étudiants assassinés en 1994 avec femme et enfants ». (...)
« Cette "notice" me mettait donc en contact avec l’histoire du Rwanda pour la première fois », écrit l’historienne. Lorsqu’elle travaillait pour la Défense, elle avait pourtant dirigé une étude menée par un étudiant de Paris I, intitulée « 50 ans d’OPEX en Afrique » et parue dans les Cahiers RETEX en septembre 2015. Un travail qui abordait les opérations Noroît, Amaryllis et Turquoise menées par la France au Rwanda et qui comportait déjà des erreurs. (...)
Dans son courrier à la SFHOM, l’historienne livre le fond de sa pensée. « Selon moi, sauf à porter la violence à un degré maximal et à nier l’individu, tous les génocides ne se valent pas », écrit-elle. Déclenchant une nouvelle fois, par ces mots, la stupeur de sa profession.
L’historienne persiste