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Un État d’insécurité
Éric Fassin
Article mis en ligne le 16 mai 2016

Vendredi 13 mai, à l’Université Paris-8 où j’enseigne, des étudiant.e.s organisaient une soirée intitulée : « Répression policière et violence d’état : quelle réponse du mouvement social et des quartiers populaires ? » J’y suis intervenu en tant que citoyen mais aussi que professeur, dès lors que nos étudiant.e.s sont en première ligne de cette mobilisation, et qu’à ce titre ils subissent les violences policières. Je parlais aussi comme sociologue, pour tenter de comprendre ce qui nous arrive. Le texte qui suit met en forme cette intervention.

* * *

Vendredi 13 novembre, il y a six mois, des attentats frappaient la société française à Paris et à Saint-Denis. Ils redoublaient les attaques de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Kacher ; mais cette fois, chez nos gouvernants, il n’était plus question de « l’esprit du 11 janvier ». La politique sécuritaire s’imposait comme une urgence d’État.

Certes, rien ne permet de croire que l’action gouvernementale contre le terrorisme s’avère particulièrement efficace. On peut même penser que l’état d’urgence, parce qu’il touche à nos libertés, et d’autant plus qu’il devient permanent, ne fait que répondre aux attentes de ces terroristes auxquels il prétend barrer la route. En réalité, nous ne pouvons pas ignorer que cette politique a beaucoup d’autres effets qui finissent par en donner le sens véritable, quelles que soient les intentions revendiquées par nos gouvernants : d’une part, elle expose les populations des quartiers populaires, et en particulier les personnes racisées, à la suspicion et donc à une répression accrue ; d’autre part, elle vise les mobilisations politiques, comme on l’a vu dès la COP21, et plus encore depuis le mouvement contre le projet de loi Travail.

Il faut donc penser les violences policières, non pas comme un dommage collatéral, mais au contraire comme une pièce maîtresse du dispositif sécuritaire qui accompagne la mise en place de l’ordre néolibéral : elles participent d’un coup d’État légal. Ce ne sont ni des bavures ni des dérapages : n’allons pas imaginer qu’il suffirait de remettre de l’ordre chez les gardiens de la paix pour rétablir quelque ordre juste. En réalité, il s’agit bien d’une politique de la peur. Certains policiers refusent d’ailleurs d’être des « pions politiques » : pour mieux discréditer les manifestants, ne leur donne-t-on pas la consigne de laisser faire les casseurs, au risque d’en être victimes eux-mêmes ? Bref, les violences policières sont politiques.

Loin d’être une garantie de sécurité, la politique sécuritaire produit ainsi de l’insécurité (...)

Le plus frappant sans doute, c’est que nous le savons déjà, toutes et tous. Aujourd’hui, rien n’est caché ou presque : nul n’ignore ce qui se passe ; le pire, c’est que cela ne change rien. La politique actuelle avance à visage découvert : ce qui est vrai en matière économique ne l’est pas moins dans le domaine sécuritaire. Dès lors, quand tout est sur la table, qu’advient-il de la pensée critique, engagée à dévoiler pour dénoncer ? Sans doute est-il toujours nécessaire de s’indigner ; mais il ne suffit pas de décrire la mécanique qui s’est enclenchée ; il importe désormais d’en analyser les effets, au moins autant que les causes, en vue de développer des stratégies appropriées de riposte politique. (...)

Sans doute nous explique-t-on que la répression vise les casseurs, plutôt que les élèves des lycées et les étudiant.e.s des universités ; mais alors qu’on épargne les premiers, ce sont les seconds qui sont aspergés de gaz lacrymogènes, matraqués, arrêtés, ce sont des « jeunes » qu’on blesse, voire qu’on éborgne. Tout se passe comme si le jeune « bobo », de menacé, devenait menaçant. L’emblème de ce renversement, c’est bien sûr la place de la République : loin d’être en danger, avec Nuit Debout, la jeunesse est désormais présentée comme un danger ; la police n’est plus là pour la protéger, mais pour la réprimer.

L’inversion du discours politique, de la culture des terrasses au « mouvement des places », doit bien sûr faire l’objet de dénonciations : avec beaucoup d’autres, je m’en suis ému – en particulier dans une tribune collective : « un pouvoir qui matraque la jeunesse est faible et méprisable. » Mais il faut aller plus loin : en effet, la répression ouvre paradoxalement un espace nouveau qu’il importe d’appréhender stratégiquement. La jeunesse de classe moyenne, d’ordinaire blanche, découvre dans les manifestations une violence d’État qu’une autre jeunesse, souvent racisée, celle des quartiers populaires, connaît au quotidien depuis bien longtemps : c’est que notre société est traversée par des clivages de classe racialisés.

Toutefois, cette expérience commune de la répression comble un peu le fossé qui sépare la première de la seconde. (...)

de même que la précarité économique a fini par atteindre aussi, jusqu’à les définir, les jeunes « bobos », de même, la violence d’État qui sévit de longue date dans les cités n’épargne plus les centres-villes. L’expérience d’un état d’insécurité politique, en même temps qu’économique, n’est-elle pas l’occasion de coalitions nouvelles ? L’état d’insécurité n’est-il pas en train de susciter un regain de mobilisation ?