Saviez-vous qu’il est impossible de comprendre l’histoire du climat sans connaître celle du Tambora, ce volcan indonésien dont l’éruption cataclysmique a bouleversé le monde il y a deux siècles ?
Avec la sécheresse et la décrue de bien des cours d’eau en Europe de l’Ouest, des pierres gravées il y a plus de deux siècles sont revenues à la surface. Le long des berges de l’Elbe, dans la région de Dresde en Allemagne, qui rassemble à elle seule une demi-douzaine de “Hungerstein”, ces “pierres de la faim" gravées de maximes funestes annonçant la famine et la mort, c’est le souvenir des grandes famines de 1816 qui affleure cet été. De cette année catastrophe, on a conservé le souvenir d’une “année sans été” tant le dérèglement climatique ressenti cette année-là aura eu des conséquences phénoménales. L’historien Emmanuel Leroy-Ladurie en avait conservé la mémoire dans son étude sur l’histoire du climat, mettant en exergue l’absence de millésime 1816 du côté des coteaux de Bourgogne. Après des mois de météo anarchique marqués aussi bien par des pluies plus diluviennes qu’ailleurs, la sécheresse, le raisin n’avait jamais muri, et partout les récoltes s’étaient révélées faméliques. En Irlande, c’est de cette année 1816 que date aussi l’histoire des grandes famines.
La chercheuse Anouchka Vazak a montré que l’incidence météo avait été bien plus vaste. (...)
A Waterloo, comme à Londres, on n’y voyait rien cette année-là, et trois années d’affilée, les pionniers de la science météorologique outre-Manche enregistreront de drôles de phénomènes dans le ciel britannique, chargé comme jamais au coucher du soleil. Turner était passionné de météo. C’est plus récemment que s’est installée pour de bon l’idée d’un lien entre toutes ces catastrophes, climatiques et économiques, et cette purée de pois sublimée par la peinture de Turner : en 1815, un volcan au bout du monde allait donner tout son sens à ce que les chercheurs appellent aujourd’hui les “téléconnexions”. En bref, la version empirique et scientifiquement démontrable de l’idée du battement d’aile de papillon dont les conséquences seraient perceptibles à (très) grande distance. (...)
Le papillon s’appelait le Mont Tambora, un volcan de l’île de Sumbawa, dans l’archipel indonésien, alors les Indes orientales. Jusqu’en avril 1815, le volcan assoupi depuis mille ans mesurait un peu plus de quatre mille mètres. Le 10 avril 1815, une éruption d’une amplitude propre à faire passer Pompéi pour une expérience sur la paillasse d’un cours de physique au collège allait en pulvériser le sommet. Le volcan y perdra carrément un tiers de sa hauteur. Durant plusieurs jours, la lave s’écoulera sur ses flancs, et il neigera des cendres et des pierres dont le diamètre pourra atteindre jusqu’à vingt centimètres.