Alors que bon nombre d’ingénieurs doutent et connaissent un mal-être au travail, peu d’entre eux arrivent à déserter, analyse l’ex-ingénieur Olivier Lefebvre.
Olivier Lefebvre — Il manque clairement une sociologie des ingénieurs en dissonance cognitive. Nous n’avons pas d’étude quantitative sur le sujet, mais je fais l’hypothèse qu’ils sont plus nombreux que ce que l’on imagine et évidemment plus nombreux que celles et ceux qui osent déserter.
J’ai vécu cette situation de l’intérieur en travaillant dans la robotique pendant près de dix ans. Beaucoup de mes collègues se posaient des questions. Très peu étaient crédules sur l’impact de leur travail. La dissonance cognitive est un sentiment largement partagé. Je dirai même qu’aujourd’hui c’est la normalité de la condition d’ingénieurs. L’urgence climatique vient aviver ces doutes. Ce n’est pas tant que les ingénieurs réaliseraient subitement que leur travail est nuisible ou contraire à leurs valeurs, c’est plutôt que la crise écologique fait exploser le cadre. Elle fait voler en éclats les petites routines et narrations justificatrices que l’on s’était construites. Elle crée un sentiment de vulnérabilité, une écoanxiété qui amplifie les questions existentielles. Les souffrances au travail qu’on gardait sous le tapis débordent et le décalage devient trop grand.
Malgré cette dissonance cognitive, très peu d’ingénieurs désertent… Comment l’expliquer ?
C’est tout le sujet de mon livre. Comment se fait-il que la masse silencieuse reste en dépit de ses doutes et parfois d’un puissant mal-être ? Quels sont les freins qui empêchent de déserter ? Pour moi, c’est une question centrale. (...)
Il y a un enjeu politique à amplifier le mouvement de désertion et pour y parvenir il faut s’intéresser à toutes celles et ceux qui tiennent le système parfois contre leur gré. (...)
Alors qu’est-ce qui bloque ?
Les premières raisons, communément invoquées, sont d’ordre financières. (...)
Je crois que derrière ces raisons financières se cachent en réalité des raisons plus profondes et peut-être moins avouables. (...)
Je pense d’abord qu’il existe un mode de pensée spécifique aux ingénieurs qui va être un frein à la désertion. J’appelle cela « la pensée ingénieur », une forme de pensée calculatoire qui va les empêcher de réfléchir en dehors de certains cadres. Dans son métier, l’ingénieur cherche toujours à optimiser le résultat final via un calcul. C’est un optimisateur.
Sa vision du monde se fonde sur un rapport au réel mécaniste et réductionniste issu des sciences physiques qui va s’appliquer au-delà du travail et coloniser son existence entière. (...)
Lettre aux ingénieurs qui doutent, d’Olivier Lefebvre, aux éditions L’Échappée, mai 2023, 144 p., 14 euros.