« Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». La phrase de Manuel Valls manifeste une négation de la philosophie des Lumières. Son enracinement idéologique dans la pensée réactionnaire est la porte ouverte à toujours plus de violence.
La phrase ne passe pas. Presqu’enfouie sous la ronde incessante de l’information, elle est cependant si significative, si importante qu’il faut s’arrêter, peser sa véritable signification. Cette phrase est celle-ci, prononcée par le Premier ministre Manuel Valls le 9 janvier dernier : « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Elle n’est pas un accident, mais l’expression d’une pensée constante de M. Valls, qui avait déjà exprimé la même idée en novembre, au Parlement.
Le contexte est celui des attentats terroristes à Paris en janvier et novembre 2015. (...)
Il ne s’agit pas là seulement d’une attaque contre le sociologisme, comme l’ont estimé plusieurs observateurs, mais plus profondément, d’une rupture avec la philosophie même des Lumières qui a fondé la conception démocratique de la politique depuis deux siècles. Refuser d’expliquer un acte, ne vouloir le juger qu’en tant que sa gravité, c’est l’esprit de la justice qui prévalait dans le monde d’autrefois. (...)
Que disait Beccaria, à une époque où les châtiments restaient souvent d’une violence inouïe ? Qu’il faut tenir compte des circonstances du crime et prévenir le crime plutôt que le réprimer. Les idées de Beccaria allaient nourrir toute la réflexion juridique sur l’analyse du délit et de la sanction : pour punir justement, il faut comprendre les conditions qui ont conduit le criminel à franchir les bornes de la loi, jusqu’à, parfois, la violence extrême. Il faut mettre en relation la responsabilité de l’individu avec les conditions dans lesquelles il a grandi et s’est formé.
Cette pensée a inspiré l’idéal républicain, porté par exemple par Victor Hugo, si souvent invoqué ces temps-ci, alors même qu’on piétine l’humanisme de sa pensée. (...)
« Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne.
Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne Ne sont jamais allés à l’école une fois, Et ne savent pas lire, et signent d’une croix. C’est dans cette ombre-là qu’ils ont trouvé le crime. L’ignorance est la nuit qui commence l’abîme. Où rampe la raison, l’honnêteté périt. »
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Refuser de comprendre, c’est s’exposer à toujours plus de colère, de haine, et rentrer dans le cycle inextinguible de la violence, qui ne cesse que dans l’épuisement, quand les deux adversaires qui se nient l’un l’autre sont aussi défaits, affaiblis, misérables l’un que l’autre.
La position de M. Valls est le symétrique des terroristes de Daech. (...)
dans la foulée de l’état d’urgence, la modification prévue du Code pénal - par MM. Hollande et Valls - permettrait à la police de se passer du contrôle judiciaire dans un nombre étendu de cas. C’est revenir en amont de la séparation des pouvoirs dont le principe, posé par Montesquieu au début des Lumières, définit l’Etat de droit. Etat de droit, c’est-à-dire fondé sur le droit, le pouvoir judiciaire étant chargé de contrôler les actes de l’exécutif. S’abstraire de l’Etat de droit, c’est revenir à l’arbitraire de l’Ancien régime. (...)
Dans son analyse des dictatures du début du XXe siècle, Fascisme et grand capital, Daniel Guérin explique que l’Etat fort et la guerre « ont eu pour objet de prolonger artificiellement, par des moyens d’exception, un mode de production et d’appropriation périmé, qui ne pouvait plus se survivre par des moyens réguliers et pacifiques » (p. 27). Le raisonnement peut s’appliquer, mutatis mutandis, à la situation présente. Et dans ce choix extrême opéré par le Capital, porté en politique par des Valls et autres Sarkozy ou Hollande, le refus d’expliquer est un outil idéologique pour faire accepter toujours plus d’Etat fort et de guerre.