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Street Press
Mario Sandoval, un ex des escadrons de la mort à la Sorbonne
L’itinéraire français d’un tortionnaire Argentin [épisode 1/2]
Article mis en ligne le 27 septembre 2020
dernière modification le 26 septembre 2020

Sandoval a fait carrière pendant 34 ans dans les institutions françaises avant que son passé ne le rattrape. StreetPress retrace l’itinéraire de cet ex-policier, membre des escadrons de la mort argentins pendant la dictature militaire.

Le 11 décembre 2019, dix gendarmes en tenue d’intervention, dont six du GIGN, viennent cueillir le Franco-Argentin de 66 ans. Cela fait un mois qu’il est sous discrète surveillance. Le dispositif est léger car la justice estime que les risques de fuites sont faibles. (...)

« Il y avait une forme d’abattement sur le visage de Sandoval quand il nous a vu arriver, décrit le colonel Eric Emeraux, retraité depuis août dernier de l’Office central français de lutte contre les crimes contre l’humanité (OCLCH). Je pense qu’il savait que c’était fini. »

Cinq jours plus tard, le 16 décembre, Sandoval est filmé par la télévision argentine à l’aéroport de Buenos Aires, menotté et le visage fermé, sous bonne garde de la Police Fédérale. L’ancien policier va enfin répondre à une accusation de crime commis pendant la dictature militaire. La fin d’une imposture qui dure depuis 34 ans, entre la France et l’Argentine.

L’enlèvement de Hernan Abriata

Une autre arrestation mène Mario Sandoval devant la justice. Ou plutôt un enlèvement. Le 30 octobre 1976 dans la nuit de Buenos Aires, un escadron de la mort fait sauter à l’explosif la porte d’entrée de la maison de Betty et Carlos Abriata. Surnommée patota, la brigade secrète est composée de militaires et de policiers. Ils sont chargés d’enlever et de conduire dans des centres de détention clandestins les « subversifs ». En fait, tous ceux désignés par le général Videla, le chef de la Junte au pouvoir, comme susceptibles de porter atteinte à la « sécurité nationale ». Opposants politiques, étudiants, artistes, journalistes, ecclésiastiques, syndicalistes, militants associatifs… La répression fera 30.000 disparus et 15.000 fusillés en 7 ans et dix mois. Un « génocide politique », selon les organisations de défense des droits de l’Homme. (...)

« Sandoval est revenu pour me donner la montre de Hernan, se souvient Monica Dittmar, les yeux embués, par webcam interposée. Et il m’a dit : “Comme ça, tu ne pourras pas dire que nous sommes des voleurs” » Elle ne reverra plus jamais son mari. (...)

Hernan Abriata est emmené à la ESMA, l’Ecole de Mécanique de la Marine. Pendant les huit années de Junte, ce bâtiment militaire du centre de Buenos Aires est transformé en camp de concentration. 5.000 « subversifs » y sont internés. Seulement 500 en ressortent vivants. Parmi eux, Carlos Loza, un jeune docker, membre du Parti communiste. Après avoir été torturé pendant plusieurs jours, il est traîné dans les combles du bâtiment, où croupissent six autres personnes. L’un d’eux, Jorge Mendé, est battu à mort sous leurs yeux, par les geôliers. Quand les violences cessent et qu’ils sont seuls, les captifs trouvent parfois la force d’échanger quelques mots. Hernan Abriata décline son identité et implore les autres de prévenir sa famille. Il leur explique aussi qu’ils seront libérés parce que leur capuche est grise, alors que la sienne est noire. (...)

Après 21 jours de détention, Loza est abandonné sur une route de campagne, avec trois autres compagnons tuméfiés. Hernan Abriata ne sera jamais retrouvé. Comme beaucoup de disparus de la ESMA, il a peut-être été jeté vivant dans l’océan Atlantique, du haut d’un avion militaire, groggy par l’injection d’un anesthésiant. Le 7 novembre 1976, soit une semaine après le rapt, Sandoval est, lui, félicité par sa hiérarchie. Ses états de service indiquent qu’il vient de réaliser « un acte remarquable dans le cadre d’action de répression de la subversion ».

Toutefois, en déclinant son identité devant 5 témoins, le policier a commis une erreur. Trois jours après l’enlèvement, la famille Abriata dépose plainte devant un juge, en le désignant comme l’un des membres de l’escadron. Le magistrat prononce sans surprise un non-lieu, comme pour toutes les affaires de ce type pendant la dictature. Mais voilà le nom de Sandoval inscrit à jamais dans les archives de la justice…

Les dents creuses de la Sorbonne

32 ans plus tard, l’affaire est exhumée. (...)

la journaliste Nora Veiras est informée de l’implication d’un certain Mario Sandoval dans l’enlèvement. Le 16 mars 2008, dans le quotidien Pagina 12, elle publie une enquête faisant le lien entre le policier incriminé et un professeur de la Sorbonne. La nouvelle est à peine croyable. Le présumé tortionnaire serait passé des cachots de la ESMA aux amphithéâtres de la prestigieuse université parisienne.

A-t-il bénéficié de complicités ? En tout cas, l’ancien policier n’est pas un fugitif lorsqu’il émigre à Paris, en 1986. À l’époque, des lois d’amnistie empêchent toute poursuite contre les exécutants de la répression (elles ne seront abrogées qu’en 2003 par le président Nestor Kirchner). Son installation en France se fait même en bonne intelligence avec les autorités de son pays d’origine. À son départ d’Argentine, la police fédérale l’autorise à partir à l’étranger pour dix ans, afin d’effectuer « des études de sciences politiques ». En 1996, il renouvelle sa demande, ajoutant cette fois qu’il s’apprête à acquérir la nationalité française. C’est chose faite un an plus tard. Sandoval, qui touche une retraite du ministère de l’Intérieur argentin, est même promu au titre honorifique de sous-commissaire en 1999, avant d’être nommé en 2001 « conseiller extérieur ad hoc et ad honorem en Affaires nationales et internationales ». Le curieux exilé cache aussi un autre secret. Il a traversé l’océan Atlantique avec sa femme, leur fils et sa fille. Mais cette dernière, issue d’une première union, vit en France avec lui sans le consentement de sa mère, qui porte plainte pour « enlèvement ». En 1987, l’Argentine initie une procédure d’extradition. Déjà. L’affaire est finalement réglée à l’amiable deux ans plus tard.

À Paris, Mario Sandoval ne vit pas comme les autres exilés argentins, qui ont trouvé refuge par milliers dans la capitale et sa banlieue. Il s’installe dans le quartier petit-bourgeois de Daumesnil, quand beaucoup éprouvent des difficultés financières. Il débute sa nouvelle vie professionnelle en tant que consultant pour une société de sécurité, puis pour une petite entreprise d’import-export de matériel pour les forces armées. Le fruit de son expérience dans les patotas, peut-être. Il se recycle ensuite dans l’enseignement supérieur, en se présentant comme un expert en sécurité internationale. Des établissements de seconde zone d’abord, aux consonances militaires, puis des universités prestigieuses. Pourtant, ses références semblent bien hasardeuses. (...)

Son parcours pose la question d’éventuelles complicités. Il met surtout en lumière une succession de négligences, peu flatteuses pour le monde académique. (...)

Et qu’importe si son CV mentionne qu’il a été fonctionnaire du ministère de l’Intérieur argentin, de 1972 à 1985… (...)

L’actuel ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, alors directeur de l’institut, paraphe son contrat en 1999, sans sourciller. Cette fois, Sandoval a veillé à enlever son passage dans la police de son CV. (...)

L’historien Olivier Compagnon demande à Jean-Michel Blanquer de le révoquer du cours qu’ils dirigent ensemble sur le Venezuela. « Il enseignait uniquement des considérations très militaires, du genre le nombre de mines à la frontière entre le Venezuela et la Colombie… se hérisse-t-il. Ce n’était pas du tout ce qu’attendaient les élèves, plus intéressés par l’expérience Chavez, qui paraissait renouveler la gauche latino-américaine. » Un autre jour, une étudiante – fille d’exilés chiliens – alerte le corps professoral, après un cours complaisant de l’étrange professeur sur le Plan Condor, un accord secret entre les dictatures latinos-américaines pour exterminer les opposants. (...)

Surtout, certains commencent à se demander s’ils n’ont pas affaire à un imposteur. Il se présente comme professeur à La Sorbonne. Il est en réalité un chargé de cours. Son CV mentionne des dizaines d’universités où il aurait enseigné pendant les années 1990. Beaucoup sont des établissements privés connus de lui seul, aux acronymes rivalisant de prétention. Et dès qu’on lui demande de produire un texte de niveau universitaire, le masque tombe. (...)

Philippe Clerc embauche Sandoval à l’ACFCI, aujourd’hui la CCI France, une institution semi-publique chargée de promouvoir les chambres de commerces, au département d’Intelligence économique. (...)

Dans la roue de Clerc, il peut se targuer de travailler avec Alain Juillet, fugace directeur du renseignement à la DGSE de 2002 à 2003, devenu Haut responsable chargé de l’intelligence économique auprès du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. En contrepartie, il apporte ses propres contacts, comme au sein de l’Organisation des Etats d’Amérique (OEA), où il a réussi à s’inviter comme consultant en sécurité, grâce à son CV d’universitaire. Toutefois, ces trocs de cartes de visite s’apparentent à une partie poker-menteur et Sandoval, parfois trop insistant, suscite encore une fois la méfiance. (...)

L’imposteur emmagasine de l’influence, tout en se construisant une image d’expert. Sa vie personnelle se mêle à sa vie professionnelle. Sa nouvelle concubine, une discrète fonctionnaire du Quai d’Orsay, avec qu’il partage l’appartement cossu de Nogent-sur-Marne, intègre l’association d’intelligence économique qu’il a monté avec Philippe Clerc, et devient conférencière à leurs colloques.

Mais Sandoval compartimente aussi sa vie. « C’est un homme tellement secret que je ne peux pas dire que c’est un ami », estime Clerc, qui travailla avec lui pendant presque six ans. (...)

Mario Sandoval n’a pas abandonné la politique. Dans le plus grand secret, il étend discrètement son réseau jusqu’en Colombie, où il se rapproche de criminels de guerre…