Le toxicologue André Cicolella alerte sur la pandémie de cancers, diabètes, maladies respiratoires… Une crise sanitaire liée selon lui à la pollution et à notre mode de vie.
Chimiste et toxicologue, cofondateur du Réseau environnement santé qui a permis l’interdiction, en France, du bisphénol A (BPA) dans les biberons ou du perchloréthylène dans les pressings André Cicolella publie, dans la nouvelle collection du Seuil « Anthropocène », un ouvrage intitulé Toxique planète. Le chercheur en évaluation des risques sanitaires à l’Ineris (Institut national de l’environnement industriel et des risques) y met en lumière la multiplication des maladies chroniques, partout sur la planète.
Cancers, diabète, maladies cardiovasculaires ou respiratoires, ces pathologies sont à l’origine de deux décès sur trois. André Cicolella voit dans cette pandémie la quatrième crise écologique. Elle résulte, dit-il, du mauvais rapport de l’homme avec son environnement au sens large, et tout comme le réchauffement climatique, elle est générée par notre mode de vie : alimentation, sédentarité, contamination chimique, pollution atmosphérique…
Quelles sont ces maladies chroniques dont vous décrivez la progression exponentielle ?
Des maladies non transmissibles et non infectieuses : les maladies cardiovasculaires, les cancers, les maladies respiratoires, l’obésité, le diabète, les maladies neurologiques et les troubles de la reproduction.
Peut-on vraiment parler de pandémie ?
Il y a cinquante ans, la majorité des décès dans le monde était causée par des maladies infectieuses. Aujourd’hui deux décès sur trois sont le fait de maladies chroniques. Les plus meurtrières sont les maladies cardiovasculaires, les cancers, les maladies respiratoires et le diabète. Et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoit une augmentation des décès dus à ces maladies de 15% entre 2010 et 2020, la plus grande progression se situant en Afrique, en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient.
Le cancer est devenu la seconde cause de mortalité dans le monde (...)
En France, le discours officiel est encore que nous n’avons jamais été en aussi bonne santé. Mais les citoyens, eux, vivent cette épidémie : 1 000 nouveaux cas de cancers surgissent toutes les vingt-quatre heures. Soit une progression de 89% entre 1980 et 2005. Cela ne peut être considéré comme normal. (...)
Le fait que l’incidence des cancers soit proportionnelle au PIB montre bien le lien entre l’actuel mode de développement et cette maladie. En France, par exemple, le cancer du côlon rectum est au premier rang des nouveaux cas. Ce cancer est un marqueur du mode de vie occidental car il est lié à une alimentation carnée et pauvre en fibres. Les taux de cancers du côlon rectum sont plus élevés dans les pays ayant adopté ce type d’alimentation que dans les pays qui en sont éloignés. Le développement de la sédentarité est aussi en cause.
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Au XIXe siècle, on a dû faire face à une épidémie de maladies infectieuses (choléra, tuberculose), générées par le développement industriel, et affectant le prolétariat qui venait s’entasser dans les villes. L’épidémie a été vaincue par une action sur l’environnement : on a amélioré la qualité de l’eau (égouts, adduction), de l’habitat, on a fait de l’éducation à l’hygiène. Aujourd’hui, on est dans la même situation : c’est la quatrième crise écologique, au même titre que le réchauffement climatique, la chute de la biodiversité et l’épuisement des ressources naturelles. C’est le volet santé de l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique dans laquelle la Terre est entrée il y a deux siècles avec la révolution thermo-industrielle. Mais cette pandémie ne se voit pas. Alors que le schéma des maladies infectieuses est simple - on guérit ou on meurt -, pour les maladie chroniques, c’est différent : on en meurt de moins en moins mais on n’en guérit pas pour autant. (...)
La réalité est tellement énorme que beaucoup préfèrent l’ignorer : la conséquence, c’est la nécessité de changer notre mode de vie, de consommer, de travailler, de se déplacer… Mais je reste optimiste, car c’est une pandémie dont nous avons globalement identifié les causes et contre laquelle on peut agir. Prenez l’exemple du BPA, un facteur de contamination mondiale. En un an, en France, on est arrivé à le faire interdire dans les biberons. Et ôter cette source de contamination des nourrissons générera forcément un gain de santé. L’année suivante, le BPA a aussi été interdit dans les boîtes de conserve, malgré la contre offensive de l’industrie chimique. Cela montre qu’on peut obtenir des résultats et que ce n’est pas dramatique de supprimer ces substances. Il faut un grand mouvement international pour faire le tri parmi les substances chimiques et éliminer celles qui sont incriminées sans se préoccuper des doses limites puisque les effets des perturbateurs endocriniens sont plus importants à faible dose et qu’on ne contrôle pas l’effet cocktail, c’est-à-dire l’exposition combinée à plusieurs de ces substances. (...)