Inévitables pour certains, à éliminer totalement pour d’autres, controversés en tout cas : les liens d’intérêts entre industrie pharmaceutique et monde médical sont revenus en lumière avec le Covid-19, au point d’être parfois violemment instrumentalisés.
Certains médecins présents dans les médias en font les frais depuis plusieurs semaines. Parce que certains ont été rémunérés ou défrayés par des laboratoires, ils sont régulièrement accusés de "conflits d’intérêts" : ces liens les rendraient forcément illégitimes, des accusations très relayées sur les réseaux sociaux.
Pourtant, un "lien d’intérêt" ne constitue pas forcément un "conflit d’intérêt", les notions sont liées mais distinctes, d’où, souvent une certaine confusion régulièrement instrumentalisée, soulignent les experts et acteurs du secteur interrogés par l’AFP.
Lors de la crise du Covid-19, des accusations de conflits d’intérêts peuvent ainsi surtout viser à "déboulonner les personnes et les opinions qu’on n’aime pas", au risque d’oublier le fond du débat, la santé publique, regrette Paul Scheffer, président de Formindep, une association qui milite pour une santé indépendante.
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Premier constat, les liens entre industriels et monde de la santé sont étroits, en particulier dans le financement de la recherche.
"Il est normal qu’un expert scientifique travaille avec l’industrie pharmaceutique", de même qu’il "serait aberrant qu’un expert en oeonologie ne travaille jamais avec les + pinardiers+”, pense Bernard Bégaud.
De la recherche sur un médicament à sa surveillance en passant par sa mise sur le marché, "ces liens sont naturels, normaux, indispensables et ils sont assumés : la première qualité de l’expert que va rechercher un industriel, c’est sa compétence, sa connaissance du sujet”, affirme Philippe Lamoureux, directeur général du Leem, qui représente l’industrie du médicament.
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– Soupçons -
De son côté, la médecine a besoin de l’argent des labos, faute de financements publics suffisants.
Le suisse Novartis indique à l’AFP avoir dépensé en 2019 38 millions d’euros dans la recherche et mener actuellement "plus de 100 essais cliniques" en France.
"Personne d’autre que les laboratoires ne pourrait financer (la recherche) aujourd’hui", estime Stéphane Billon, économiste de la santé et à la tête du cabinet de conseils Kamedis, notant qu’un essai clinique peut coûter "entre 500.000 et 1 million d’euros", au bas mot.
"Sinon ça veut dire que l’Etat finance tout ce qui est manifestations, formation, information, recherche, et l’Etat ne peut pas” le faire, assure aussi Karine Lacombe, cheffe du services des maladies infectieuses de l’hôpital Saint-Antoine, très attaquée sur ses liens avec des labos pendant la crise du Covid.
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"En travaillant comme ça avec tous les labos, on ne peut pas penser que je puisse favoriser un medicament plutôt qu’un autre", plaide encore Karine Lacombe.
Quant au Conseil scientifique, formé en mars pour éclairer le gouvernement sur le Covid- 19, et lui aussi mis en cause, notamment par Didier Raoult, plusieurs médecins qui en sont membres ont eux aussi reçu des sommes de certains labos.
Selon les recherches et calculs effectués par l’AFP sur Euros for Docs, de 2012 à 2019, 44 industriels ont déclaré avoir dépensé quelque 196.000 euros auprès des huit médecins (Yazdan Yazdapanah, Denis Malvy, Bruno Lina, Pierre Louis Druais, Lila Bouadma, Jean Francois Delfraissy, Franck Chauvin et Arnaud Fontanet) membres du conseil scientifique.
Des montants très inégalement répartis, le Pr Yazdan Yazdanpanah (Hôpital Bichat à Paris) en représentant près de 70% tandis que d’autres n’ont quasiment pas de sommes déclarées à leur nom.
Si l’américain Gilead est souvent pointé du doigt, il n’a déclaré "que" quelque 3.500 euros vers ces membres, loin de MSD (Merck), qui a déclaré plus de 56.000 euros ou Johnson & Johnson, avec plus de 35.000 euros.
De façon générale, c’est Sanofi qui a déclaré le plus de versements au monde de la santé entre 2012 et 2019, avec plus de 874 millions d’euros. Gilead arrive loin derrière avec environ 63 millions déclarés.
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De fait, l’existence de liens alimente le soupçon au sein de l’opinion publique, marquée par plusieurs crises sanitaires, notamment celle du Mediator, où des "conflits d’intérêts" sont soupçonnés d’avoir mené à une prescription trop large -et finalement dangereuse- du médicament et à un manque de vigilance des autorités sanitaires.
"Il y a un conflit d’intérêts quand (...)
la fonction primaire -par exemple pour les soignants, la santé- (...)
va être mise en porte-à-faux avec un intérêt secondaire : financier ou pour la carrière ou le prestige", explique Paul Scheffer, de Formindep.
L’association explique ici en détails son point de vue sur le thème des liens d’intérêts à l’heure de la crise du Covid.
Avec la masse d’études cliniques financées par les industriels, "on voit peu de molécules innovantes" apportant un réel plus pour les patients, estime M. Scheffer.
Mais comment déterminer qu’un lien a influencé un jugement, une décision ? Comment distinguer un lien d’un conflit ? "C’est très difficile à apprécier", répond Bernard Bégaud.
– Transparence -
Si Formindep appelle dans le doute à se défaire au maximum de ce tous ces liens de façon à éliminer tout risque de dépendance, les pouvoirs publics et industriels et une partie du monde de la santé insistent sur la distinction entre des liens -jugés nécessaires- et des conflits d’intérêts, néfastes.
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Interrogée sur cette question du contrôle, la Direction générale de la Santé n’a pas donné suite.
Fin 2019, la Cour des comptes regrettait en outre "un contrôle lacunaire des relations entre médecins et industrie" par le Conseil de l’Ordre malgré quelques améliorations depuis 2011.
Quant aux déclarations publiques d’intérêts que doivent remplir certains experts pour sièger dans certains instances publiques, comme la Haute autorité de santé, leur contrôle là encore est flou.
"La HAS ne peut pas garantir l’exhaustivité et la véracité de ce que déclarent les experts. Nous sommes une institution à caractère scientifique, nous n’avons pas de pouvoir d’investigation dans ce domaine", avait indiqué l’institution à l’AFP en 2018 après une plainte de l’association Anticor pour "prise illégale d’intérêts" contre des experts. (...)
laisser les industriels financer une grosse part de la recherche peut avoir pour effet, selon lui, de voir arriver sur "le marché des médicaments qui n’apportent pas forcément un plus par rapport" à ce qui existait déjà
D’où la nécessité, conclut Bernard Bégaud, d’une "étanchéité quasi-totale" entre labos et agences d’évaluation.