Pour certains en effet, la pandémie est terminée, et nous aurions désormais basculé dans une séquence liberticide qui voit les pouvoirs publics entretenir une psychose afin de renforcer leur contrôle sur une population qui, docile, accepte d’être ravalée à l’état de troupeau bêlant, obéissant, totalement dompté, mûr pour le totalitarisme.
Je lis et j’entends ces temps-ci des individus, parfois très éduqués, aux profils divers (pneumologues douteux qui s’entichent des caméras, "professeurs de philosophie" qui déblatèrent sur Twitter, médiacrates gominés soucieux de vendre leur petit bouquin de circonstance, anciens journalistes désœuvrés, politiciens perpétuellement scandalisés (souvent très à droite, comme c’est étrange), éditorialistes prétendument "libres" aux chroniques invariablement ignares, médecins adeptes « d’hypnose humaniste », juristes aux accents lyriques, et simples quidam "à qui-on-la-fait-pas", aigles du quotidien et vieux sages de comptoir), qui assènent donc que le masque serait un ascenseur express pour la dictature.
J’ai une question, sans doute un peu candide, à poser à tous ces libertaires de circonstance, petits et grands, qui s’offusquent des politiques sanitaires (certes loin d’être toutes étayées, cohérentes et efficaces), qui se dressent avec grandiloquence contre le confinement que plus de 4 milliards d’êtres humains ont subi au printemps dernier, ou désormais contre le port du masque actuellement généralisé face à la pandémie. Une pandémie qu’on aurait exagérée, qui serait terminée, un virus dont ils nous disent qu’il n’est plus létal
leur propos, que dis-je leur sainte mission, est de pourfendre la "peur" dans laquelle les gouvernements veulent entretenir les occidentaux (ataviquement rétifs aux autoritarismes et congénitalement libres, eux, c’est bien connu). (...)
Mais aujourd’hui, j’ai une question à vous poser, Antimasques de tous acabits. Je la pose certes aux conspirationnistes furieux qui expliquent que ces mesures prophylactiques sont l’insidieux prélude à une vaccination mondiale implantant force puces sous-cutanées activées via la 5G contrôlée par Bill Gates, George Soros, Gilead, les Rothschild, les Borgs, Voldemort ou le Grand Stratéguerre, afin d’aliéner les peuples de la Terre dans une obéissance à je ne sais quel Nouvel Ordre Mondial pour les siècles des siècles (...)
Ma question est la suivante : à quoi le confinement était censé nous conduire ? A quelle domination politique et sociale cette mesure incroyable, pourtant redoutée par le gouvernement et honnie par le Medef, était censée amener ? Quel agenda lugubre poursuivaient les experts médicaux qui l’ont préconisée un peu partout dans le monde ? Et surtout désormais, à quel asservissement, à quelle dictature le port du masque est censé nous amener, selon vous ?
Je voudrais comprendre l’enchaînement, percevoir le glissement, confondre la manigance. Quel programme de biocontrôle appliquent les médecins qui vous demandent de porter un masque pour éviter de glavioter vos miasmes sur votre voisin ? Dans quels camps de concentration les quarantaines sanitaires risquent de vous catapulter, au juste ? A quels abandons de liberté cette mesure vous contraint, exactement ? A quelles servitudes inhumaines vous prépare-t-on insidieusement, en fait ? Selon vous, à quoi amène le masque ?
A passer vos soirées avachis devant des programmes télévisés idiots, en baillant comme des grenouilles dans une casserole devant un « entertainment » produit par des milliardaires ? Vous le faites déjà.
A vous informer devant des chaines continues « d’infotainment » décérébrant, qui annihilent votre esprit critique et vous administrent indistinctement les divagations de tel officiel encravaté ou de tel "polémiste" appointé ? Vous le faites déjà.
A consommer de manière effrénée des centaines, des milliers de produits dont vous n’avez aucun besoin, anxiolytiques et crédits à la consommation inclus, qui engraissent d’autres milliardaires pendant que leurs mines et usines ravagent l’environnement et cassent le dos de vos semblables ? Vous le faites déjà.
A subir des injonctions marketing et publicitaires permanentes, qui précèdent de quelques mois les courriers des sociétés de recouvrement ? A vous faire consommer massivement les produits de quelques oligarchies industrielles qui se concentrent toujours plus afin de régir absolument tout ce que vous faites du lever au coucher ? Vous le faites déjà.
A laisser prospérer Big Pharma, Big Tech, Big Energy, Big Finance et tous autres conglomérats titanesques qui formatent vos vies sans avoir reçu la moindre forme d’onction populaire ou de légitimité politique ? Vous le faites déjà.
A nourrir des industries polluantes qui dégradent doucement votre air, votre eau, vos médicaments ou et vos aliments, parce que ça leur permet de faire un peu plus d’argent en piétinant toute précaution, peu important le nombre de pathologies que ça créera un jour ? Vous le faites déjà.
A accepter que gouvernements, réseaux sociaux et industries de surveillance épient votre vie privée et vos activités en ligne, puisque vous n’avez rien à cacher ? A vous faire inoculer des traceurs, cookies et autres logiciels espions qui se goinfrent de vos données quand vous vous connectez à internet ou lorsque vous arpentez les rues et les commerces ? Vous le faites déjà.
A vous équiper de produits technologiques ruineux qui vous pistent et révèlent le moindre de vos faits et gestes à d’innombrables sociétés de marketing et presque autant de services gouvernementaux, depuis des années ? Vous le faites déjà.
A vous faire filmer et observer à chaque pas que vous faites dans la rue d’une grande ville, sans plus pouvoir prétendre à la moindre forme de vie privée ? A accepter de ne plus participer à la moindre réunion, à la moindre manif, sans être fiché par plusieurs services de police ? Vous le faites déjà.
A être triangulés par votre téléphone portable, votre carte bleue et votre connexion wifi en permanence ? A révéler malgré vous avec qui vous parlez, déjeunez, travaillez, voyagez, picolez, couchez ? Vous le faites déjà.
A accepter que la police vous tabasse si vous avez l’idée saugrenue d’exprimer votre mécontentement, à accepter qu’elle vous tire dessus au flashball et à la grenade désencerclante, ou pire encore, alors que vous voulez exercer vos libertés politiques ? Vous le faites déjà.
A accepter qu’on subisse des gardes-à-vue, des procès et des mutilations parce qu’on exprime sa simple colère ? Vous le faites déjà. (...)
(...)
A regarder industriels et financiers ravager le monde, trouer les tissus sociaux, paupériser des millions de gens, provoquer guerres et migrations, criminaliser les pauvres, dévaster l’environnement, et in fine hypothéquer jusqu’à la survie de vos descendants ? Vous le faites déjà.
A vous contenter de signer quelques pétitions dans l’année, écraser une larme devant les corps de migrants échoués sur les plages, déplorer les guerres continuelles de l’autre côté du globe pourtant financées par les industriels que vous engraissez ici et ourdies par les ordures que vous élisez là ? Vous le faites déjà.
A vous résigner à l’effondrement lent et généralisé de la civilisation à laquelle on vous a dit que vous apparteniez, à vous résigner au réchauffement climatique, aux catastrophes humaines et sociales qui viennent, aux inégalités qui s’accentueront, aux violences sporadiques qui en résulteront et aux répressions sanglantes qui suivront ? A regarder passivement se poursuivre la 6e extinction de masse provoquée par le capitalocène, en vous moquant des accents dramatiques d’une adolescente médiatisée ? Vous le faites déjà.
A vous préparer à tirer sur quiconque vous sera désigné comme le Mal, l’Autre, l’ennemi et le bouc-émissaire, qu’il soit musulman, juif, arabe, noir ou asiatique ? Fonctionnaire, chômeur, journaliste ou réfugié ? A faire de vous des moutons dociles, des consommateurs béats, des électeurs pavloviens, voire de nouveaux Rhinocéros, de la chair à canon prête à déchirer la peau de ses contemporains à la première injonction martiale, au premier mensonge politique, au premier coup de sifflet policier ? Mais, pour certains, pour beaucoup, vous l’êtes déjà... (...)
De quoi vous prive le masque, donc ? Ha, peut-être s’agit-il finalement de choses moins politiques, moins complexes, moins triviales, plus essentielles encore, plus vitales. On vous prive de l’Autre, le frère humain, son contact charnel, on entrave la transmission du savoir, la parole aussi, le verbe ? A quel intolérable renoncement donc vous préparerait le masque, vous qui êtes soudain poètes bucoliques, rebelles enragés et maquisards urbains ?
A renoncer à échanger avec votre voisin, que la plupart du temps vous conchiez comme l’abruti pénible que vous voyez en lui ? A renoncer à partager de la chaleur humaine avec le commerçant de votre quartier, auquel vous n’adressez d’habitude qu’un vague salut ? A renoncer à discuter avec ce clochard en bas de la rue, qu’habituellement vous ne voyez même pas ? Vous ne l’avez jamais fait.
A renoncer à la littérature, au cinéma, à la musique, à la philosophie, à l’histoire, à l’art et la culture ? Dites-moi exactement le temps et l’argent que vous avez pu y consacrer l’an dernier (alors sans confinement ni masques) ?
A renoncer à voyager, parcourir le monde, découvrir d’autres cultures, lieux, peuples, à exercer votre curiosité, votre humanité, à vous enrichir de l’autre en toute occasion, à partager, propager, aimer ? Quand l’avez-vous fait pour la dernière fois ? Dites-moi, sincèrement, avez-vous encore les moyens comme le temps de vous dire réellement libres ? Vous ne l’êtes pas, et vous ne l’avez probablement jamais été.
Vous êtes déjà largement programmés, vous êtes déjà dociles et apathiques. Souvenez-vous combien de fois vous avez levé les yeux au ciel, excédés ou narquois, quand on vous a parlé de lutte des classes, de société du spectacle, de crise écologique, de violences policières ou de barbarie économique. Vous criez à la « dictature qui vient », en oubliant la ploutocratie bien réelle dans laquelle vous êtes, nous sommes, empêtrés.
Une horreur oligarchique nous exploite déjà. (...)
Et non, porter un masque n’a rien d’une répétition totalitaire.
Aurélien Barrau, qu’on peut difficilement soupçonner de venir au secours d’un "système" dont il dénonce régulièrement la folie terminale, a récemment émis un court message, comme souvent très sensé, dans lequel il s’interrogeait, effaré : « comment n’être pas triste de constater que le refus des gestes sanitaires de base - qui ne sont qu’un infime effort d’intelligence collective élémentaire - soit aujourd’hui revendiqué comme une telle résistance ? Il me semble que cette obstination à mettre en danger la vie d’autrui relève en réalité plutôt de la bouderie presque obscène d’un enfant gâté paranoïaque qui ne veut rien, jamais, sacrifier de son confort. Fût-ce au prix de la mise en danger délibérée de la vie d’autrui. »
Le gouvernement - pour lesquels je n’ai aucune espèce de sympathie, bien au contraire - répandrait la paranoïa en profitant d’une épidémie que vous minimisez... mais vous, en revanche, ne souffrez d’aucune paranoïa quand vous prétendez que le masque prépare je ne sais quelle régression liberticide ?
Barrau ajoutait, pragmatique : « Masquer la population ne fait pas les affaires de l’État : rien ne fait plus peur à une société de contrôle que des citoyens non identifiables ». Quel préfet brunâtre servons-nous donc en portant un masque ? Quel ministre de l’intérieur poisseux aidons-nous en portant un masque ? Quel laboratoire cupide finançons-nous en portant un masque ?
Barrau encore : « et même si, de façon extrêmement improbable, le masque s’avérait essentiellement inutile, l’infime effort ne méritait-il pas d’être tenté ? Mettre en regard ce dérisoire inconfort (l’occident oublie si souvent les véritables maux de ce temps) face à la possibilité d’une vie sauvée ne clôt-il pas immédiatement le dilemme ? »
Les témoignages des personnels soignants, qui ont vécu le printemps dernier depuis les urgences, et ceux des familles endeuillées, qui ont perdu leurs proches et n’ont parfois même pas pu les veiller, devraient pourtant suffire à riveter le bec des Antimasques, à les mettre face à leur ignorance et leur indécence. Puisqu’il s’agit d’abord de souci de l’autre, est-ce que vous pouvez mettre de côté pendant quelques mois ce que vous croyez être une noble et lucide résistance à l’oppression, et qui n’est qu’un égoïsme aveugle et une pose à vil prix ?
Barrau toujours : « Il n’y a vraiment rien de révolutionnaire ou de transgressif à nier les vérités médicales dans un geste d’égoïsme assumé qui prend la forme exacerbée de l’individualisme dominant du monde contemporain. »
Alors oui, le capitalisme se nourrit des crises ; oui, sa stratégie mettra aussi ce nouveau choc à profit, pour privatiser, coloniser, titriser encore un peu plus. Oui, il pourra utiliser la peur pour éroder encore nos droits, oui, certains préfets parfaitement ignobles en profiteront pour fouler un peu plus les libertés publiques. Oui, les mesures gouvernementales sont critiquables, parfois effroyables de bêtise, de contradiction, de mensonge ou d’hypocrisie.
Barrau, enfin : « Il n’y a aucune légitimité à craindre une "nouvelle normalité". De même que le confinement chez soi a été levé dès que possible (ralentir l’économie ne fait jamais les affaires de l’État), le port du masque (toujours terrifiant pour les forces de police) ne durera évidemment pas. L’émergence d’une société de contrôle assez terrifiante est possible et doit, à mon sens, être combattue. Mais, justement, c’est l’inverse qui a lieu ici ! »
Oui, ici comme d’ailleurs, les gouvernants ont voulu cacher des pénuries, et dissimuler les résultats de 40 ans d’incurie - à laquelle vous avez pourtant consenti bon gré mal gré jusqu’ici. Oui, ce gouvernement, comme d’autres, fait preuve d’un amateurisme criminel, enrobé de son habituelle compol inepte.
Oui, il a menti, dissimulé et instrumentalisé la situation. Oui, il est incompétent et malhonnête, mais vous avez participé à la vaste escroquerie « démocratique » qui l’a amené là, comme ses prédécesseurs. Oui, on continue de privilégier les courbes de l’économie plutôt que celles de l’épidémie, mais NON, les mesures sanitaires préconisées par des médecins et scientifiques n’ont pas pour but un resserrement supplémentaire de l’étau productiviste et consumériste, et leur but n’est pas de vous asservir demain. L’effet est, au pire, que vous puissiez continuer à servir dès aujourd’hui. Malgré la pandémie, pas grâce à elle.
Vous, fiers Antimasques, soudain si soucieux de la qualité de l’air ambiant, soudain si épris de liberté, vous avez pourtant à ce jour plus ou moins sagement avalé 80 ans de programmation culturelle, 40 ans de néolibéralisme ravageur, et 20 ans de sécuritarisme fascisant. Vous, soudain si conscients, si inquiets pour l’avenir de vos enfants, vous voyez tout aussi sagement arriver un effondrement climatique, biologique, économique et social désormais inéluctable, que guerres, famines et pandémies vont immanquablement rythmer.
Et vous venez jouer les Jean Moulin 2.0 parce qu’on vous demande de porter un masque ?
Donc, au vu des constats rappelés ci-avant, expliquez-moi, s’il vous plaît, Mesdames et Messieurs les Antimasques, à quelle liberté on vous forcerait encore à renoncer aujourd’hui, en vous priant de porter ce satané masque pour limiter des risques que, peut-être, vous faites courir malgré vous aux plus fragiles d’entre nous ?