L’essor des monnaies numériques comme le bitcoin excite la convoitise de Wall Street. Cette technologie laisse entrevoir aux grands argentiers de nouvelles frontières du profit. Pourtant, ces monnaies électroniques furent conçues pour court-circuiter les banques. En croisant les aspirations de ceux qui contestent le pouvoir de la finance, elles auraient pu donner une nouvelle jeunesse aux utopies du XIXe siècle.
(...) Comme le proclame l’entrepreneur australien Brett King, auteur de plusieurs ouvrages à succès sur le sujet, en ouverture de son émission radiophonique hebdomadaire « Breaking Banks » (« Casser les banques »), les nouvelles technologies de la finance « changent tout, de la manière dont se pratiquent les métiers de la banque jusqu’au concept de l’argent lui-même ». Au Royaume-Uni, le chiffre d’affaires du secteur a progressé en moyenne de 74 % par an depuis la banqueroute de Lehman Brothers. Une manne alimentée par la méfiance du consommateur à l’égard du système financier.
Au départ, les petits prodiges des nouvelles technologies se sont rués sur le secteur de la finance non pas tant pour la promesse d’un profit immédiat qu’en réaction à la faillite des grandes banques lors de la crise de 2008. En un sens, l’explosion du crédit entre particuliers procède de la même exaspération que celle qui a poussé des milliers d’Américains à occuper Zuccotti Park, à New York, pour dénoncer l’avidité du capitalisme financier. A première vue, rien de commun entre l’élite de la Silicon Valley qui se frotte les mains à l’idée de convertir le ressentiment à l’égard des banques en juteuse application pour smartphone et les militants qui réclament la justice sociale et la chute des grandes institutions financières autour d’un chili végétarien. Sauf peut-être un même adversaire : Wall Street. Cet intermédiaire parasitaire se retrouve sous le feu croisé de deux critiques d’inspirations contraires. Tandis que les start-up rêvent de siphonner les profits de Goldman Sachs grâce à une application (que Goldman Sachs se fera un plaisir de racheter), le mouvement Occupy conteste une industrie qui s’enrichit en faisant commerce de l’argent. (...)
A son apparition, au début du XIXe siècle, le socialisme n’était pas foncièrement hostile à la finance. Saint-Simon, par exemple, plaçait les banquiers au sommet d’une hiérarchie méritocratique d’industriels appelés à ravir leur pouvoir aux riches « oisifs » qui se prélassaient grâce aux revenus de leur héritage. Selon lui, « l’argent est au corps politique ce que le sang est au corps humain » (2). Ses influents disciples se conformèrent à cet adage en concentrant leurs attaques sur les propriétaires fonciers et les rentiers, accusés de confisquer les outils de production des « travailleurs » — catégorie dans laquelle ils rangeaient également les capitalistes « actifs ». Leur programme (impôt sur les successions, développement des chemins de fer, socialisation des moyens de production) avance comme mesure-phare la création d’une banque unique, de monopole d’Etat, chargée d’émettre du crédit en fonction des besoins de l’industrie. On saperait l’oisiveté des héritiers en les forçant à placer leur fortune dans une banque au service de la production. Sur le plan théorique, ces aspirations supposent une conception de la monnaie qui va au-delà de la simple unité de compte (3) : vecteur de confiance et de crédit, elle servirait l’unité des travailleurs, dont les banquiers seraient la tête pensante. (...)
A la fin du XIXe siècle, Ernest Solvay, un industriel belge enrichi par un brevet sur la fabrication de la soude, imagine une autre utopie d’échange non monétaire : « la suppression de la monnaie, instrument défectueux, et son remplacement par le mécanisme de l’écriture pure et simple mais légale des transactions, ce que nous avons appelé le “comptabilisme social” (5) ». Son plan, présenté devant le Parlement belge, exigeait la collectivisation du secteur bancaire et accordait un rôle central à l’Etat, lequel ouvrirait à chaque individu un compte où serait inscrit le montant de ses avoirs et fournirait simultanément des carnets de crédit à poinçonner à chaque dépense. Un impôt proportionnel à la fortune compléterait le dispositif afin d’atténuer les vices de la répartition des richesses. On atteindrait ainsi la réalisation pratique de la maxime « A chacun selon sa productivité sociale ».
Au début du XXe siècle, Silvio Gesell, un négociant allemand converti au socialisme, marque la (déjà) longue histoire du combat contre l’argent comme arme d’accumulation de richesse imméritée. Il développe l’idée d’une nouvelle monnaie, l’« argent libre » (Freigeld en allemand), qui présente la particularité de se dévaloriser au fil du temps (6). Cette monnaie « fondante » obéit à un taux fixe de dépréciation (...)
Les élites ont changé. Mais les technologies aussi. Si les banques n’ont rien perdu de leur pouvoir sur le système financier moderne, l’utopie gesellienne du Freigeld n’a jamais été techniquement aussi accessible. Les monnaies électroniques offrent en effet des moyens illimités de modifier les caractéristiques que l’on souhaite attribuer à l’argent. Vous voulez créer une monnaie alternative de type bitcoin qui perdrait 1 % de sa valeur chaque mois lorsqu’elle n’est pas dépensée ? Introduisez cette propriété dans le code de votre monnaie et le tour est joué. En outre, la technique associée au bitcoin tire sa fiabilité de la contribution de tous les ordinateurs branchés sur le réseau, et non d’un unique serveur central. Ce caractère décentralisé, supprimant les intermédiaires dans les transactions, rend envisageable la mise en œuvre d’utopies monétaires conçues par les Proudhon ou les Gesell d’aujourd’hui.
Une vision claire de la société à venir
Des rêveurs les utilisent pour concevoir des monnaies alternatives circulant à des échelles très locales. Mais cet élan reste marginal. Les implications de la numérisation de l’argent et sa relation au capital retiennent assez peu l’attention de la gauche contemporaine. (...)
Discréditée en 2008, l’industrie financière n’a pas tardé à prendre en marche le train de la Silicon Valley. Elle investit dans les nouvelles technologies « de rupture », non seulement pour éviter de connaître le sort des taxis, des libraires et des hôteliers, mais également pour abaisser ses propres coûts et temps de transaction. Si nul ne sursaute quand Wall Street rachète une jeune pousse californienne spécialisée dans la fintech, il reste difficile d’imaginer Goldman Sachs faisant l’acquisition du Freigeld ou de la Banque du peuple. Non par manque d’intérêt de sa part, mais parce que ni Gesell ni Proudhon ne lui auraient vendu leurs utopies. Et si Occupy Wall Street avait tiré les conséquences de son aversion pour l’industrie de la finance et pour la classe politique en s’attelant à la construction d’un substitut économique et technologique à l’une comme à l’autre ?
Reste à savoir, en tout état de cause, si les vices de la répartition des richesses découlent de leur mode de circulation ou de la manière dont elles sont produites…