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Le Covid-19 a fait basculer la recherche dans le « binge-publishing »
Article mis en ligne le 9 juillet 2020
dernière modification le 7 juillet 2020

Si l’épidémie de Covid-19 a bouleversé un certain nombre d’aspects de notre vie quotidienne, numérique et économique, il existe un autre domaine où elle a apporté de vrais changements : celui de la publication scientifique à portée médicale.

En quelques mois, la recherche est entrée dans l’ère de ce que l’on pourrait appeler le binge-publishing, avec l’essor des plateformes de prépublication (preprint) mais aussi de publications évaluées de faible qualité, parfois très rentables. (...)

Boom des « preprints »

Il est d’usage que les scientifiques soumettent un article présentant les résultats de leurs recherches à une revue. Si celle-ci l’accepte, elle le fait relire par un comité de pairs (les reviewers), qui peut demander à ce que le texte soit retravaillé avant publication. Nommée peer review, cette procédure est censée garantir la qualité des études publiées. Une fois parus, les articles sont généralement payants.

Mais depuis quelques années, avec l’émergence du mouvement des sciences ouvertes promouvant le partage des connaissances, les serveurs de prépublication se sont développés. Les équipes de recherche peuvent y déposer leur papiers en détournant la peer review initiale ; ils seront ensuite commentés directement sur la plateforme ou sur PubPeer.

Les résultats des preprints sont susceptibles d’être largement diffusés au grand public. Or, le public peut ne pas être en mesure d’évaluer la qualité de l’information.
Clara Locher, Praticienne Hospitalière Universitaire en pharmacologie clinique
(...)

La science pour les nuls

Le vrai problème que semble poser l’explosion des preprints durant la pandémie est leur partage, notamment sur les réseaux sociaux, et leur viralité.

Le grand public, mais également les journalistes voire des médecins pas toujours très au fait de la dimension préliminaire de l’information donnée en prépublication, ont eu tendance à prendre leurs conclusions pour argent comptant. (...)

Résultat : beaucoup de cafouillages et de données contradictoires sans usage du conditionnel, que ce soit en matière de traitements, de modes de diffusion du coronavirus ou de prévention.

Les preprints ont également pu être vecteurs de fake news, déplore Mathieu Rebeaud, qui a suivi de très près ces publications dès le début de l’épidémie (...)

Ce constat pointe sans doute l’une des limites de la science ouverte, tout particulièrement lorsqu’elle intéresse un public peu éduqué à la notion de doute et en mesure de « favoriser la dissémination d’informations de maigre qualité ».

Du côté de la recherche hospitalière mais également des essais de grande ampleur (comme RECOVERY) et de la recherche industrielle, on note un usage intensif du communiqué de presse qui, s’il ne remplace pas forcément le preprint, le précède. (...)

Si elle n’est pas nouvelle, cette pratique pose particulièrement question lors d’une crise aussi grave et dans un contexte où les molécules et vaccins sont produits par des laboratoires cotés en Bourse, les cours étant sujets à de fortes variations provoquées par les effets d’annonces. (...)

En toute logique, si une équipe publie un certain nombre d’articles dans des revues bien classées, elle rapporte une somme conséquente à son hôpital. Mais la T2A a ses limites : « Dès que l’on parle d’argent, on peut biaiser le système », regrette Francis Berenbaum.

Le désormais célèbre Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection de Marseille, dirigé par le professeur Raoult, pourrait bien constituer un exemple de contournement des règles du jeu.

Beaucoup de publications de son équipe de recherche sont parues dans la revue New Microbes and New Infections, créée en 2013 et éditée par le groupe Elsevier. Ce titre paraît en quelque sorte être juge et partie : plusieurs scientifiques du laboratoire de l’IHU font partie du comité éditorial dirigé par le professeur Michel Drancourt, lui-même à la tête de l’unité de recherche Microbes, évolution, phylogénie et infection (Mephi) et bras droit de Didier Raoult. (...)

Dès lors que ces publications paraissent, elles rapportent de l’argent à l’AP-HM auquel est rattaché l’IHU, et une partie –environ 20% selon les sources, mais les calculs sont opaques– est directement reversé à l’institut. « Est-ce un détournement d’argent public ou bien juste un manque d’éthique personnelle ? À vous de juger », conclut le professeur Berenbaum.