Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Entre les lignes, entre les mots
La question énergétique est une question politique
Aurélien Bernier : Les voleurs d’énergie Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz et du pétrole Editions Utopia, Paris 2018, 204 pages, 10 euros
Article mis en ligne le 14 novembre 2018
dernière modification le 12 novembre 2018

2001, dans un état le plus riche du monde, la Californie, 600 000 abonné·es sont privé·es de courant électrique… Aurélien Bernier revient sur les lois de dérégulation et de privatisation des industries de l’énergie, la mise en « concurrence », les processus dits de « libéralisation », le courtage et la spéculation (Enron), les coupures lors des pics de chaleur, le coût de la crise de l’énergie californienne… « Cette histoire pourrait faire sourire. L’histoire d’une libéralisation délirante, d’un gigantesque scandale boursier (les méfaits d’Enron, d’ailleurs, ne se limitèrent pas à la seule spéculation sur l’électricité) et le reflet de la dépendance absolue de nos sociétés aux ressources énergétiques. »

Le livre traite de « la façon dont s’opère la concentration de l’énergie et les modes d’appropriation des systèmes énergétiques » et propose de « penser un autre système énergétique ». (...)

« Comme le montre l’Histoire, les firmes privées et les pouvoirs politiques qui les soutiennent n’ont jamais cessé de se battre contre l’énergie publique ». Difficile cependant d’attaquer de plein front ce qui est efficace et offre des tarifs relativement bas. La contre-révolution énergétique passa donc par le grignotage des fondations des services publics. L’auteur parle de la privatisation des modes de gestion, d’autonomisation des sociétés détenues par l’Etat, « Quoi de mieux, pour saper un service public, que de le faire fonctionner comme une entité privée, de lui faire obéir à une logique de rentabilité à court terme ? », de porosité entre les secteur public et privé.

Aurélien Bernier souligne des comportements – que je qualifierais de criminels – en terme de responsabilité sociale et environnementale, des visées marchandes et néocoloniales d’entreprises détenues partiellement par les Etats, sans oublier les choix du secteur nucléaire. Invention de règles et de normes condamnant à terme le secteur public, invention de la production « indépendante », obligation de racheter les productions privées, etc. Je souligne le retour sur l’« expérience » dictatoriale chilienne, les orientation ultra-libérales, la responsabilité des économistes de l’Ecole de Chicago, l’invention du concept de « monopoles naturels », la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes. Augusto Pinochet, James Carter, Margaret Thatcher, le démantèlement de l’énergie publique. (...)

« Pour les énergies de réseau, les choses sont plus compliquées. Puisqu’il serait économiquement aberrant de démultiplier les infrastructures de transport, il faut passer par la « dé-intégration verticale », qui consiste à séparer les activités de production, de gestion de réseau et de commercialisation, puis à introduire la concurrence en amont et en aval du réseau » et des acteurs de premier plan, l’Union européenne, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international…

« L’acte unique européen marque une accélération des politiques de dérégulation dans les Etats membres de la Communauté économique européenne », libre transit de l’électricité, séparation comptable des activités intégrées, production « indépendante », contraintes administratives, ouverture à la concurrence, libre-échange, « les grands énergéticiens doivent se concurrencer entre eux par le jeu des exportations », changement climatique et transition vers les énergies non-fossiles comme paravent aux privatisations. Aurélien Bernier détaille l’histoire de la privation d’abord rampante puis ouvertement assumée en France, les libéralisations forcées au Sud, les programmes dits d’ajustement, les compteurs prépayées et les système de pré-paiement pour les populations pauvres, les attaques aux Usa et au Canada, des actions de réduction de la production pour faire grimper les prix… (...)

Les perspectives libérales sont de privatiser encore et toujours, de supprimer les tarifs régulés et donc de permettre une augmentation significative des prix, de permettre soi-disant à chacun·e de choisir son fournisseur d’énergie, de supprimer les péréquations territoriales, de transformer chaque ménage en micro-entreprise, d’achever un « service public » déjà perverti par les « règles » de marché, de généraliser les démantèlements des organisations publiques, de permettre la mondialisation des flux…

Aurélien Bernier propose de penser autrement les systèmes énergétiques. Il revient sur l’incapacité des acteurs privés à créer des réseaux techniquement cohérents, de répondre aux besoins collectifs, d’assurer l’égalité d’accès et de tarification… Il aborde aussi la question de la rente énergétique, les limites de la propriété publique telle qu’elle fut organisée, la stupidité de la concurrence énergétique… Je souligne la paragraphe sur l’imaginaire de l’autonomie contre la solidarité. L’auteur aborde la socialisation de l’énergie, le contrôle public, le service public de sobriété énergétique, les possibilités de production privée pour l’auto-consommation sans possibilité de revente. (...)

Un travail remarquable sur l’histoire des systèmes énergétiques, une critique argumentée des fantasmes libéraux du marché roi, de la marchandisation des énergies, et des pistes pour des débats démocratiques autour de nos futurs…