Nouvelle année, nouvelle lettre annuelle de Bill et Melinda Gates, dans laquelle l’homme le plus riche de la planète dit à tout le monde comment arrêter d’être aussi bougrement pauvre.
(...) Comme Bill et Melinda sont des gens complètement normaux qui mènent une vie complètement normale, ils ont fait un bel effort pour paraître complètement normaux en laissant entendre qu’eux aussi, comme le reste d’entre nous, jonglent non sans peine avec leur travail et leurs enfants. Après avoir pleuré sur leur sort toutes les larmes de mon corps, j’ai lu leur réponse : les super-pouvoirs qu’ils ont choisis sont « plus de temps ! » et « plus d’énergie ! » (...)
Bill Gates n’a pas tort lorsqu’il affirme que la pauvreté « n’est pas qu’une question de manque d’argent » et la définit comme « l’absence des ressources dont les pauvres ont besoin pour réaliser leur potentiel ». C’est là que le temps et l’énergie entrent dans leur ligne de compte et les Gates militent sans relâche pour mettre fin à la pauvreté énergétique et reconnaissent le problème connexe du manque de temps. Melinda Gates creuse même la question du désavantage des femmes dû aux normes culturelles qui les condamnent à vivre d’un dur labeur non rémunéré et non reconnu.
Malheureusement, la Fondation Gates veut résoudre ces grands problèmes sociaux tout en évitant de grands problèmes politiques. Pourtant, comme le fait remarquer Duncan Green dans son livre De la pauvreté au pouvoir, lorsque l’on demande aux plus démunis de donner leur propre définition de la pauvreté, ils la décrivent comme « un sentiment d’impuissance, de frustration, d’épuisement et d’exclusion des prises de décision » — autrement dit, un manque de puissance politique plutôt que de puissance électrique.
Bill Gates vise un « miracle énergétique », mais s’il concède gracieusement que les gouvernements ont un important rôle à jouer pour permettre de nouvelles avancées, son conseil aux lecteurs est de « s’éduquer » et « d’étudier fort » afin de libérer « la capacité humaine à innover ». Pour Melinda Gates, « l’objectif est de changer ce que nous considérons comme normal », mais sa démarche est exactement la même : « la solution, c’est l’innovation et vous pouvez y participer ». Ah, l’innovation ! C’est comme la cocaïne : si l’on en consomme assez, tout semble possible !
Les Gates ne laissent aucunement entendre que la pauvreté énergétique puisse en partie s’expliquer par une certaine inégalité énergétique — l’inégalité est un problème politique que l’innovation ne peut résoudre. M. Gates a beau admettre que l’inégalité est une question importante, sa richesse reste le produit d’un système capitaliste néolibéral qui est à l’origine d’une grande partie de cette inégalité. Comme de bons produits de la mentalité de la Silicon Valley qu’ils sont, les Gates proposent cependant des solutions qui ne remettent pas en question le système qui les a enrichis, mais plutôt qui l’étendent « pour augmenter la portée des forces du marché afin que plus de gens puissent faire profit ou obtenir une certaine reconnaissance en travaillant à l’atténuation des injustices mondiales ».
Cette logique néolibérale a été progressivement appliquée au secteur de l’humanitaire, en soumettant l’éthique à une démarche technocratique qui tient davantage de l’ingénierie. Le néolibéralisme a phagocyté l’État et déstabilisé l’économie, ce qui n’a pas rendu service à la plupart d’entre nous, mais qui a à peine affecté les plus riches. Que si peu de personnes accaparent autant de richesse semble contraire aux principes que nous défendons, mais l’appel de l’argent est trop irrésistible pour les ONG. Nous sommes généralement trop occupés à quémander des financements à la Fondation Gates pour mettre en doute le bien-fondé de l’impact aussi disproportionné sur les politiques publiques d’une institution non élue, non tenue de rendre des comptes et fondamentalement antidémocratique. (...)
ils ne voient pas le problème qui nous appauvrit tous : ce même système politique et économique qui leur a donné ce pouvoir.