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La centrale solaire de Ouarzazate au Maroc : le triomphe du capitalisme « vert » et la privatisation de la nature
Article mis en ligne le 4 avril 2016
dernière modification le 31 mars 2016

Ouarzazate est une belle ville du Sud du Maroc, qui vaut la visite. C’est une destination touristique importante et elle a été surnommée la « porte du désert ». Elle est aussi un lieu prisé pour les tournages cinematographiques, tels les films Lawrence d’Arabie (1962), La momie (1999), Gladiateur (2000), Le royaume des cieux (2005) et une partie de la série télévisée Game of Thrones. Ouarzazate a encore d’autres choses à offrir et son nom a été récemment associé au megaprojet solaire qui est supposé mettre fin à la dépendance du Maroc vis à vis des importations d’énergie, de fournir de l’électricité à plus d’un million de Marocains et mettre le pays sur une « voie verte ».

À en croire le discours du makhzen (terme qui renvoie au roi et à l’élite qui l’entoure), repris sans nuance ni réflexion critique par la plupart des media de la région et du monde occidental, ce projet serait une excellente nouvelle et un grand pas vers la réduction des émissions de carbone et la lutte contre le réchauffement climatique. Il y a pourtant place pour un certain scepticisme. Les annonces officielles d’un accord « historique » lors de la COP 21 à Paris sont un exemple de ce genre de propos trompeurs.

Ma récente visite à Ouarzazate m’a vite poussé à déconstruire le discours dominant sur ce projet. Et en particulier d’aller gratter sous la surface de termes tels que « propreté », « excellence », « réduction des émissions de carbone » afin d’observer et d’examiner la matérialité de l’énergie solaire. Le projet est étudié ici sous l’angle de la création d’une nouvelle filière, dont les effets se révèlent peu différents des activités minières déprédatrices existantes dans le Sud du Maroc. Comme l’explique Timothy Mitchell, l’analyse de matérialité d’un tel projet peut aider à identifier les dispositifs économiques et politiques que cette forme particulière d’énergie engendre ou entrave |1|.

L’an dernier, j’ai écrit une note critique sur le projet solaire Desertec et développé des arguments sur les raisons de son échec, montrant comment il était vicié dès le départ. Une approche similaire est nécessaire pour comprendre les implications politiques et socio-environnementales d’un projet considéré comme la plus grande centrale solaire du monde. La plupart des arguments développés sur le projet Desertec sont toujours valables. Le propos ici n’est pas d`être sévère ou cynique par principe, mais de mettre l’accent sur quelques questions et quelques points afin de contribuer à donner une perspective différente de celle donnée actuellement par les media. (...)

Il faut le dire clairement et d’entrée de jeu : la crise climatique à laquelle nous sommes confrontés n’est pas attribuable aux combustibles fossiles en soi, mais plutôt à leur utilisation non durable et nuisible pour alimenter la machine capitaliste. En d’autres termes, c’est le capitalisme qui est la cause et si nous voulons être sérieux dans notre lutte contre la crise climatique (qui n’est que l’un des aspects de la crise du capitalisme), nous ne pouvons pas éluder la question d’un changement radical dans nos façons de produire et de distribuer les choses, ainsi que dans nos modes de consommation. Et nous ne pouvons pas ignorer les questions fondamentales de l’équité et de la justice. Il ressort de tout cela qu’un simple passage de l’énergie fossile à l’énergie renouvelable, tout en restant dans le cadre capitaliste de marchandisation et privatisation de la nature au profit de quelques uns, ne résoudra pas le problème. De fait, si nous continuons dans la même voie, nous finirons par exacerber les problèmes ou en créer tout une série d’autres, autour des questions de propriété de la terre et des ressources naturelles. (...)