Yann Robiou du Pont (PhD) est chercheur à l’Université d’Utrecht. Cet entretien a lieu une semaine après la sortie du rapport annuel du Haut Conseil pour le Climat, afin de mieux comprendre pourquoi les objectifs actuels de réduction des émissions de la France sont insuffisants et inéquitables.
L’Accord de Paris est l’objectif légalement contraignant adopté collectivement par l’ensemble des pays (195 Parties sur 198) suite à la COP21 en 2015. En termes de réduction de GES, il engage ses signataires à collectivement :
- limiter le réchauffement climatique “nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation de la température à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels”
- atteindre des émissions anthropiques nettes nulles dans la seconde moitié du siècle (le fameux objectif net-zéro)
Pour y arriver, les pays doivent adopter des objectifs nationaux et les revoir à la hausse régulièrement (...)
Évidemment, l’absence d’objectif d’émissions contraignant pour chaque pays a contribué à ce qu’un maximum de pays signe l’Accord de Paris. Il n’y a donc pas non plus de métrique officielle pour évaluer l’ambition des objectifs d’émissions de chaque pays. Au plus, les pays reconnaissent l’insuffisance collective des engagements actuels. C’est ce que va faire le Global Stocktake pour la première fois cette année pour la COP28, comme prévu pour l’Accord de Paris. (...)
sous cet accord, l’Union Européenne s’était initialement engagée à réduire ses émissions de 40% en 2030 par rapport à 1990, puis elle a récemment mis à jour cet objectif en visant 55% de réduction.
Enfin, la France doit faire sa part de l’objectif européen, mais peut en plus adopter son propre objectif. Pour l’instant, la France a un objectif de réduction de 40% pour 2030 par rapport à 1990. Cet objectif devrait être revu à la hausse prochainement. Le problème, c’est que la France ne respecte pour l’instant pas la mise en œuvre de cet objectif et ne pourrait le tenir sans efforts supplémentaires, comme l’a reconnu le conseil d’État. (...)
Je ne peux pas me prononcer sur le processus de décision des 55%, qui a évidemment considéré des aspects scientifiques. Le fait est que cet objectif n’est pas aligné sur les diverses études quantifiant ce que pourrait être un objectif aligné sur l’objectif collectif 1,5°C. De plus, l’Union Européenne (UE) n’explique pas en quoi son objectif est suffisant, ou même “juste et ambitieux” comme requis.
L’UE explique seulement que son économie est la plus efficace en termes d’émissions par unité de PIB et ne mentionne aucun des principes de responsabilité ou de capacité de l’Accord de Paris. L’UE n’explique pas comment elle est arrivée à cet objectif, ni en quoi il constitue sa part de l’objectif global.
Il en va de même pour la France, même son objectif n’est pas directement formulé comme une contribution à l’Accord de Paris.
Le GIEC parle de réduction d’émissions de 43% d’ici 2030. Est-ce un chiffre à prendre en compte au niveau mondial ? Et pour quel niveau de réchauffement ?
Le GIEC, lui, produit un résumé de la science existante validé par les gouvernements. Ce résumé indique qu’il faudrait réduire de 43% les émissions entre 2019 et 2030, à l’échelle du globe, pour limiter le réchauffement à 1,5°C et permettre de tenir cet objectif de l’Accord de Paris. (...)
Plusieurs études trouvent différents niveaux, mais s’accordent sur l’insuffisance de l’objectif tant Français qu’Européen.
Le site Climate Action Tracker qui propose un résumé de la science disponible, trouve que l’UE devrait avoir un objectif autour de 95% de réduction en 2030 par rapport à 1990. La part de la France n’est pas calculée, mais serait proche de ce chiffre. (...)
Enfin, notre étude scientifique (résultats visibles sur le site interactif Paris Equity Check) trouve que la France devrait réduire ses émissions d’au moins 61% entre 1990 et 2030 pour s’aligner sur un objectif collectif de 1,5°C (avec seulement 50% de chance, il faudrait réduire davantage pour réduire l’incertitude de parvenir à l’objectif 1,5°C). L’objectif actuel de la France est seulement aligné avec un réchauffement à 2.4°C (en d’autres termes, la France fait sa part d’une limitation du réchauffement à 2.4°C) et celui de l’UE avec 2.5°C. (...)
En résumé, pour faire leur part, la France et l’UE doivent s’engager à des objectifs plus ambitieux en aidant d’autres pays tout en accélérant la réduction sur leurs territoires. (...)
Après la COP26, le Haut Conseil pour le Climat (HCC) a déjà critiqué l’insuffisance de l’objectif d’émissions français sans pour autant présenter la base scientifique de cette affirmation et sans préciser ce qu’il considérait comme un objectif suffisant. (...)
Le rapport du HCC a été utilisé pour informer l’Affaire du Siècle, action en justice victorieuse contre le gouvernement l’enjoignant à respecter ses engagements en établissant clairement l’insuffisance des mesures en place. En remplissant sa mission d’évaluation de la cohérence de la stratégie bas-carbone de la France, le HCC pourrait donc avoir une influence clé sur l’objectif d’un acteur a la responsabilité, la France. L’accord de Paris stipule d’ailleurs que les pays doivent “opérer des réductions rapidement […] conformément aux meilleures données scientifiques disponibles”. Or, la France, hôte de la COP21 de l’Accord de Paris, ralentit sa mise en œuvre depuis sa signature en ne reconnaissant pas les études scientifiques qui s’y rattachent.
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