
Il y a 150 ans, jour pour jour, que le peuple de Paris s’est soulevé. La Troisième République a été proclamée quelques mois plus tôt et l’armistice avec l’Allemagne signé fin janvier ; Adolphe Thiers, 73 ans, est alors chef du pouvoir exécutif : il tient à tout prix à saisir les canons que les Parisiens — épuisés par le siège prussien (la faim, la misère et un taux de mortalité multiplié par deux) — ont payés par souscription. La population s’interpose ; « Barricades partout ! », entend-on dans les rues ; le 18 mars 1871 au soir, la préfecture de police et l’Hôtel de ville sont aux mains des protestataires. Un drapeau rouge est hissé et résonne un cri : « Vive la Commune ! » Elle sera officiellement proclamée dans 10 jours : entretemps, aux quatre coins du pays, le soulèvement démocratique fait tache d’huile. On connaît la fin.
En manière d’hommage à la Commune et à celles et ceux qui se levèrent contre « un monde mal fait », nous consacrons une semaine de publications à « la grande fédération des douleurs » — ainsi que Vallès la nommera. Julien Chuzeville, historien du mouvement ouvrier, vient de publier un ouvrage sur Léo Frankel, aux éditions Libertalia : ouvrier, correcteur et journaliste hongrois, il est élu responsable de la Commission du travail de la Commune de Paris à l’âge de 27 ans. Blessé lors de la Semaine sanglante, il trouvera refuge en Suisse puis en Angleterre.
Extrait : récit des premiers jours.
Le gouvernement d’Adolphe Thiers est de plus en plus inquiet de l’atmosphère politique parisienne, où l’on a voté en février beaucoup plus à gauche que le reste du pays, où les réunions publiques donnent une large audience aux révolutionnaires, où la Garde nationale a élu une direction qui comprend des militants de l’AIT [Première Internationale] comme Varlin. Le 11 mars, le gouvernement décide de supprimer plusieurs journaux républicains « rouges », dont Le Cri du peuple de Jules Vallès. Puis, dans la nuit du 17 au 18 mars, il tente de désarmer la Garde nationale en s’emparant de canons dans Paris. Mais, alertés dès le petit matin, des gardes nationaux s’y opposent, renforcés par une résistance parisienne spontanée ; surtout, les soldats refusent de tirer sur la foule, certains se ralliant même à elle. Le gouvernement perd donc en quelques heures le contrôle de la capitale, ce qui entraîne sa fuite et son repli à Versailles. Ce départ des autorités laisse la place à la Commune, qui était réclamée dans des réunions publiques depuis des mois.
(...) Le 22 mars, Frankel écrit à Becker [révolutionnaire allemand naturalisé suisse, ndlr] :
La révolution est pour l’heure maître de la situation, une révolution menée pacifiquement — bien qu’elle ne soit pas encore achevée — par des hommes qui ne se sont fait un nom ni dans le journalisme, ni sur la tribune, pas plus sur Pégase2 que dans la diplomatie, car il s’agit pour la plupart d’hommes qui sont nés dans de modestes logis et ont péniblement gagné leur vie dans les ateliers. C’est aussi ce qui fait pester de rage la bourgeoisie3. (...)
La Commune de Paris est proclamée le 28 mars par l’annonce officielle des résultats du vote sur la place de l’Hôtel de ville, en présence des élus : ce rassemblement massif prend l’allure d’une grande fête populaire8. Le Conseil de la Commune formé par les élus se réunit dès lors quotidiennement. Une indétermination fondamentale n’est pourtant pas réellement tranchée : la Commune est-elle un gouvernement, voire un gouvernement révolutionnaire, ou une administration communale ? Il n’en reste pas moins que la situation politique, inédite, permet d’envisager des changements sociaux d’ampleur. Dans ces premiers jours, on vote le report des loyers, l’instauration de la laïcité, on brûle la guillotine : l’enthousiasme domine chez les travailleurs de Paris. Des idées, des objectifs qui paraissaient inatteignables deviennent des perspectives concrètes, même pour une partie de la population qui ne les partageaient pas jusqu’ici (...)