Comment voit-on la silmiya, la révolution pacifique, hors d’Alger ? Réponse à 300 kilomètres plus à l’est, à Jijel (environ 200 000 habitants), ancien bastion de l’Armée islamique du salut, qui a hérité des années 1990 la réputation d’une ville conservatrice marquée par la polarisation idéologique et la guerre civile. Alors que l’essentiel des forces de répression est concentré dans la capitale, à Jijel le mouvement, pluraliste, divers et uni, entend aller jusqu’au bout de son rêve.
« Nous sommes là pour changer le régime ! » C’est ainsi que devant la mairie où les gens se rassemblent avant d’entamer les marches du vendredi ininterrompues depuis quatre mois, un homme d’une soixantaine d’années répond à un jeune homme qui appelait de ses vœux, au mégaphone, une Algérie « badissienne novembriste » et non « laïque, coupée de son identité ». Ces propos font référence à Abdelhamid Ben Badis, le fondateur de l’association des oulémas musulmans algériens et figure emblématique du mouvement réformiste musulman, et à la révolution du 1er novembre 1954 qui a conduit à l’indépendance. L’un des habitués des manifestations hebdomadaires depuis le 22 février nous explique que le jeune homme est membre du Mouvement de la société pour la paix (MSP), un parti lié aux Frères musulmans.
Ces frictions idéologiques ont commencé à remonter à la surface au deuxième mois de la révolution pacifique, sans pour autant influer sur la cohésion des manifestants ni les éloigner de leurs revendications principales pour un changement réel qui restitue aux Algériens le droit de choisir leurs gouvernants (...)
La revendication d’un État civil fondé sur le droit et où la souveraineté appartient au peuple supplante désormais les slogans des années 1990 où la polarisation idéologique entre islamistes et laïcs était extrême avant de déboucher sur la guerre civile. J (...)
C’est à Jijel qu’a été créée l’Armée islamique du salut (AIS), considérée comme le bras armé du front islamique du salut (FIS), et c’était là que se trouvait son commandement. C’est à Oum El-Hout, une zone montagneuse difficile à une quarantaine de kilomètres au sud de la ville de Jijel que l’émir de l’AIS a négocié en 1997 avec le numéro deux des services de renseignement (l’ex-département du renseignement et de la sécurité, DRS), le général Smaïl Lamari. Les deux hommes ont conclu l’accord qui a vu revenir du maquis de milliers d’éléments armés, après sept ans d’une guerre civile qui a provoqué des fractures au sein de la société et laissé de profondes cicatrices dans les esprits. (...)
« Cette révolution pacifique nous a libérés des fantômes de la guerre civile qui nous ont hantés pendant deux décennies. Nous connaissons bien notre chemin aujourd’hui », assure Kamal, un commerçant de 45 ans. (...)
Durant les vingt ans de pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika, le discours officiel a constamment convoqué les affres des années 1990 pour rappeler aux Algériens les « bienfaits de la sécurité et de la stabilité » associés à la pérennité du régime en place. À chaque appel à une ouverture politique ou à une relance du processus démocratique, le pouvoir et sa presse s’empressaient d’accuser leurs initiateurs de vouloir à nouveau plonger le pays dans les « années de sang et de larmes ». (...)
La réponse est venue de la rue par une insistance encore plus forte sur le caractère pacifique des manifestations et une ferme détermination à exiger un changement réel et profond. Ni l’agitation d’un risque de retour à la guerre civile ni le rappel des drames que vivent la Syrie et la Libye n’ont dissuadé des millions d’Algériens de manifester.
Partis politiques hors-jeu (...)
Dans cette révolution, la technologie joue un rôle décisif, selon les propos d’un spécialiste, et c’est ce qui rend sa liquidation pratiquement impossible. Ce diagnostic est confirmé par la capacité des réseaux sociaux à unifier les positions et à donner aux manifestations une dimension nationale. Elles permettent également de confondre le discours officiel qui assure que les opposants au chef d’état-major et aux choix du pouvoir ne sont qu’une « minorité » qui tente d’infiltrer les manifestations à Alger et dont l’action est amplifiée par des médias locaux et étrangers. (...)
Le siège de la capitale libère le reste de l’Algérie
Point de policiers à Jijel pour exécuter avec rigueur les instructions. Les forces anti-émeutes sont également absentes. Tout se déroule dans le calme, car toute la bataille a lieu dans la capitale Alger et ses environs. « Depuis le début des manifestations il y a quatre mois, dit Hamid, nous n’avons pas constaté de présence des forces de l’ordre. Il semble qu’une très grande partie de ces forces aient été transférées vers la capitale. Ici, ils se contentent de la présence de policiers en civil qui suivent les manifestations de l’intérieur et en surveillent les détails ».
Pour le pouvoir, contrôler la capitale est la chose la plus importante. C’était la politique suivie durant les vingt ans de règne de Bouteflika et elle n’a pas changé après son départ, le 2 avril dernier. L’interdiction de manifester dans la capitale reste de mise, même si son application est devenue impossible durant les grandes marches du vendredi. Les manifestations hebdomadaires des étudiants qui ont lieu chaque mardi sont pour leur part soumises à une haute pression de la police qui tente de les empêcher. Le paradoxe est que le discours du pouvoir selon lequel « Alger n’est pas toute l’Algérie » est contredit par ses propres actions qui consistent à concentrer le contrôle sur la capitale et quelques grandes villes en délaissant les autres. (...)