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Grève du 5 décembre : “Ce sera une journée historique”, et c’est une spécialiste de Mai 68 qui le dit
Article mis en ligne le 4 décembre 2019

Grévistes, jeunes révoltés, Gilets jaunes… Pour Ludivine Bantigny, historienne spécialiste de Mai 68, l’actuelle explosion de colères tient de la légitime défense face à la violence politique et économique.

Mobilisation, revendications, unité syndicale et grève dans tous les secteurs : la journée du 5 décembre, qu’on appelle déjà « jeudi noir », sera le point d’orgue d’une année de malaise social. Un spectre hante le gouvernement : celui des grèves de 1995, qui avaient paralysé le pays pendant trois semaines et conduit à l’abandon du plan Juppé sur les retraites. Craintes et espoirs vont donc s’affronter autour d’un mouvement multiforme et renouvelé, sous l’impulsion des Gilets jaunes depuis un an. Pour l’historienne Ludivine Bantigny, spécialiste des révoltes de 1968 et qui ne fait pas mystère de son engagement à la gauche de la gauche, les injustices sociales couvent depuis trop longtemps et légitiment la colère, y compris dans ses manifestations destructrices. Et si, pour elle, 1995 est une référence incontournable, d’autres méritent qu’on y réfléchisse. (...)

Comment s’annonce à vos yeux cette journée du 5 décembre ?
Je crois que ce sera une journée historique, d’abord parce qu’elle émane essentiellement de la base, même si les syndicats y appellent. Il faut la voir aussi comme le fruit d’un héritage : en 1995, 2003 ou 2010 déjà, de grandes manifestations défendaient les retraites. Puis, en 2016, un cycle nouveau s’est ouvert avec l’opposition à la loi El Khomri, qui modifiait profondément la législation du travail. Ce mouvement de 2016 reste une matrice pour les soulèvements actuels, car depuis on a assisté à l’articulation entre grèves, manifestations et nouvelles formes de mobilisation, comme les Gilets jaunes.

Manifesterez-vous le 5 ? La neutralité des sciences sociales ne vous oblige-t-elle pas à une certaine distance ?
Bien sûr, je manifesterai ! Les intellectuels ne sont pas différents de celles et ceux qui luttent. (...)

De nombreux chercheurs, qui ne sont pas épargnés par la précarité, soutiennent les Gilets jaunes ou rejoignent, comme moi, le collectif « Gilets jaunes enseignement recherche ». Je crois à l’objectivité des sciences sociales, mais pas à la neutralité. (...)

L’histoire est là, en train de se faire, et je n’ai pas envie de la regarder de haut, comme un entomologiste observerait des insectes. Je préfère plonger dedans, rencontrer ceux qui l’animent au plus près, et qui sont pour beaucoup semblables à mes parents, mes grands-parents, mes cousins… C’est le monde d’où je viens. (...)

je connais intimement la vie des gens qui, comme mon père, se lèvent toute leur vie à 5 heures du matin, six jours par semaine, pour un tout petit salaire. Je l’ai toujours vu trimer, épuisé, chercher à mettre du beurre dans les épinards en vendant à l’automne les calendriers, dont nous comptions chaque jour les sous un par un. Ma mère, aujourd’hui retraitée, rêve encore du moment, dans les années 1980, où la Poste a commencé à « évaluer » les salariés, aiguisant la compétition entre collègues pour les primes, incitant à la délation des manquements des uns ou des autres… (...)

La grève de 1995 a ouvert une contestation nouvelle, on a réalisé que le mot « réforme », qui signifie en principe une amélioration du quotidien et du bien-être commun, allait en réalité à rebours du progrès social. Aujourd’hui, la révolte est encore plus profonde, et de plus en plus de personnes s’emparent de thématiques qu’on osait à peine envisager, comme le refus d’un productivisme exacerbé, la remise en cause du modèle capitaliste ou l’exigence d’une société plus écologique. (...)

Il est absurde de prétendre que les déséquilibres structurels seraient dus aux régimes spéciaux, qui sont en réalité des conventions collectives concernant un nombre infime de salariés et visant à compenser des inégalités liées aux conditions de travail et à des pénibilités spécifiques. Ce mot, « pénibilité », a un sens : à la RATP, quand on travaille sans voir la lumière du jour, à la SNCF ou dans les hôpitaux, quand les horaires bouleversent la vie familiale. Et même à l’Opéra de Paris, parce qu’à 40 ans le corps d’un danseur ne répond plus comme à 20 ! (...)

Les vraies inégalités se situent dans l’écart croissant entre les plus riches et les plus pauvres. Et le monde ouvrier ne se réduit pas aux anciennes catégories de l’Insee (automobile, industrie textile ou sidérurgie), mais inclut les femmes de chambre des hôtels de luxe, les chauffeurs Uber, les employés des supermarchés ou de la restauration rapide…

“La violence réside avant tout dans les conditions de travail que subissent la majorité des salariés. Dans la pression à la productivité qui tue des gens à petit feu.” (...)

les Gilets jaunes témoignent, depuis un an, d’un soulèvement populaire considérable et inédit, par son ampleur géographique et sociale, par ses modalités d’occupation d’endroits transparents comme les ronds-points, devenus des lieux de sociabilité et de partage, où l’on discute de questions majeures sur la justice fiscale et la pratique démocratique. Ils incarnent une réappropriation de la chose politique, au sens où l’entend Jacques Rancière : il définit la « politique » non pas comme la gestion de la société, mais comme le geste de prendre la parole et de délibérer pour réfléchir au commun. Les Gilets jaunes clament : « Nous sommes tous des femmes et des hommes politiques », et cette affirmation répétée chaque samedi a préparé le terrain à cette grande grève, orchestrée de manière plus classique par les syndicats. (...)

L’hétérogénéité des mots d’ordre et l’absence de représentants appartiennent à la nature de ce mouvement, qui a rendu visible tout un pan du monde social en situation d’isolement, de précarité et de grande pauvreté. Il a aussi promu une façon nouvelle de se mobiliser (...)

Quant à la violence, l’évêque brésilien Dom Hélder Câmara (1909-1999), qui était un homme d’Église et non le premier gauchiste venu, en distinguait trois types : l’exploitation et l’aliénation économique et structurelle ; la violence révolutionnaire qui riposte à celle-ci ; et enfin la violence de la répression policière. La situation actuelle illustre ces trois catégories. À mes yeux, la violence réside avant tout dans les conditions de travail que subissent la majorité des salariés. Dans la pression à la productivité qui tue des gens à petit feu (...)

je me refuse personnellement à mettre sur le même plan des personnes blessées, parfois mutilées à vie, et des poubelles brûlées, des vitrines de banques ou de boutiques de luxe brisées, un Arc de Triomphe tagué ou une statue de plâtre détruite et réparée quelques jours plus tard. On parle de ceux qui agissent en « black blocs » comme de dangereux nihilistes. Mais souvent, ce sont des personnes engagées généralement dans une solidarité active (grèves, occupations, réquisitions de logements…). Et qui à un moment précis, parce qu’elles en ont assez de se cantonner aux parcours classiques du cours Clemenceau à Rouen ou de Bastille-Nation à Paris, décident de modifier les rapports de forces en passant à une action de destruction.

“Vous les appelez ‘casseurs’ ; je les vois comme des gens ponctuellement engagés dans une offensive politique qui passe par le corps et la violence.” (...)

Ils n’agissent finalement pas différemment de ceux qui ont pris la Bastille en 1789, en détruisant très violemment un monument national. Or nous avons fait de ce jour notre Fête nationale (...)

Par ailleurs, je note qu’une violence comparable recueille notre indulgence, voire notre approbation, quand elle s’exprime à Hongkong, au Chili ou au Liban… (...)

Bien sûr, il y a un risque de cloisonnement entre les mouvements, de dispersion, voire de concurrence, ou d’incompréhensions entre grévistes et usagers. C’est pourquoi certains réfléchissent, par exemple, à faire grève en rendant les transports gratuits (ce qui serait pour l’heure illégal). Mais il y a aussi des points de convergence entre des gens qui, tous, voudraient « changer la vie », comme le disait Rimbaud. C’est ce que montrera, peut-être, le mouvement qui débute le 5 décembre. (...)

LUDIVINE BANTIGNY EN CINQ DATES
1975 Naissance à Lille.
1996 École normale supérieure.
1998 Agrégation d’histoire.
2009 Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France, XIXe-XXIe siècle, avec Ivan Jablonka, PUF, 320 p., 26,50 €.
2018 1968. De grands soirs en petits matins, éd. du Seuil, 464 p., 25 €.