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« Et si le mouvement social était en train de rebondir ? »
Mediapart
Article mis en ligne le 22 novembre 2010
dernière modification le 21 novembre 2010

Spécialistes des mouvements sociaux et du syndicalisme, Sophie Béroud (maître de conférences de science politique à l’université Lumière Lyon-2) et Karel Yon (enseignant-chercheur à Lille-2) reviennent pour Mediapart sur le mouvement social contre les retraites. « Les syndicats ont subi un revers », mais « fait la démonstration de leur capacité à construire un mouvement de masse ». Ils analysent le rôle ambigu de l’intersyndicale, la façon dont les états-majors ont joué l’opinion plutôt que le durcissement. Ils décryptent la richesse du mouvement sur le terrain, avec un recours accru aux blocages, la vraie nouveauté du conflit. Et font l’hypothèse que le mouvement, via Internet, est « déjà peut-être en train de rebondir ».

(...) Du point de vue de l’objectif donné à la mobilisation, celui de stopper la réforme, c’est un échec. Mais les choix faits par l’intersyndicale pourraient aussi conduire à se demander si les organisations syndicales envisageaient vraiment un recul du gouvernement. Ne considéraient-elles pas comme tactiquement plus réaliste de marquer suffisamment dans les mémoires l’illégitimité de la réforme pour faciliter sa remise en cause dans un contexte plus favorable ?

Face à l’offensive menée par Nicolas Sarkozy sur le terrain social, l’échec aurait pu consister dans une victoire du gouvernement sans combat syndical, ou bien dans un effondrement brutal, à l’image de la défaite infligée par Margaret Thatcher au mouvement syndical britannique après la grève des mineurs en 1984. Or ce n’est pas le cas.

Les syndicats ont, au contraire, fait la démonstration de leur capacité à construire un mouvement de masse sur la durée et dans l’unité. (...)

L’intersyndicale s’étant posée comme seul émetteur national légitime de la mobilisation, ses échéances étaient incontestables, ce qui a par exemple permis l’organisation de manifestations dans des communes où l’on a peu l’habitude de le faire. La pérennisation d’un cadre d’action unitaire devait également permettre d’ôter toute prise au gouvernement pour jouer un syndicat contre l’autre, afin d’éviter le scénario de 2003. Mais là, pour le coup, on doit dire que l’intransigeance du gouvernement a rendu un grand service au mouvement syndical, en rendant improbable toute sécession négociatrice. (...)

Les actions de grève et de blocage ont permis de rendre le mouvement incontournable dans l’espace public et menaçant pour le gouvernement, en commençant à faire douter patrons et élus locaux du bien-fondé de la tactique gouvernementale. Du point de vue de la dynamique du mouvement, chacun de ces registres d’action avait une fonctionnalité.

Stigmatiser les appels à la grève générale comme incantatoires rate l’enjeu du débat. La vraie question est moins de savoir si la grève générale était réalisable ou non que de s’interroger sur le niveau d’affrontement nécessaire pour triompher du gouvernement. Une fois ce point éclairci, tous les militants syndicaux sérieux savent bien que la grève a un coût que certains salariés ne peuvent pas se permettre. C’est d’ailleurs pour cette raison que des tactiques de blocage sans grève, qui laissent passer les salariés mais pas les marchandises, se sont développées (...)

Ce mouvement est-il éteint, ou peut-il resurgir, sous d’autres modalités ?

Peut-être est-il déjà en train de rebondir. La recomposition des répertoires d’action collective ne concerne pas que le blocage. Elle touche aux usages d’internet et à la valorisation des pratiques civiques. Si la phase d’occupation de l’espace public matériel semble suspendue, c’est l’espace public virtuel qui est désormais investi. Voyez par exemple la pétition en ligne pour un référendum sur la réforme des retraites, lancée par Politis. Le nombre de signataires a explosé après le 6 novembre.

On y retrouve l’esprit de la votation citoyenne sur La Poste. Cette démarche a d’ailleurs été légitimée par la révision constitutionnelle de 2008 qui prévoit – même si la procédure est très encadrée – la possibilité d’un référendum d’initiative citoyenne. La pétition en ligne de la CGT a quant à elle déjà rassemblé plus de 600.000 signatures...

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