Si le calcul des dettes et des créances prenait en compte tous les coûts (non seulement monétaires, mais aussi sociaux, environnementaux, culturels, etc.) associés à l’obtention des différentes matières premières qui alimentent les chaînes de production du monde « développé », les dettes extérieures desdits « pays en développement » pèseraient fort peu mises en balance avec l’immense dette des pays riches à leur égard.
Dans la chronique de cette dette, une place particulière revient à la région qu’on a pris l’habitude de désigner comme Amérique latine.
Il y a 500 ans déjà, ses métaux, terres fertiles et marchés n’ont pas seulement fait la fortune de quelques caballeros espagnols et bandeirantes portugais. Aux yeux de nombreux auteurs, ils ont aussi fourni une contribution indiscutable à l’essor économique de l’Europe et au décollage du capitalisme en général. Depuis la découverte de sa prodigieuse nature par l’Occident, cette Amérique semble être condamnée à exporter des matières premières (minerais, produits alimentaires de base et vecteurs d’énergie). Telle a été la trajectoire tracée par la colonisation ibérique, telle sera, après les indépendances, le rôle qui lui incombera dans la division internationale du travail dominée d’abord par le Royaume-Uni, puis, à compter de 1929, par les États-Unis. Dans les années 1970, les dictatures militaires que l’endiguement du communisme finit par instaurer dans les pays du cône Sud deviennent des laboratoires pour l’expérimentation du néolibéralisme version Chicago Boys, modèle qui s’imposera ensuite au reste du monde « en développement » : réduction drastique des dépenses publiques, privatisations, abandon des industries produisant pour le marché intérieur, réorientation des ressources vers les secteurs compétitifs sur les marchés extérieurs, libéralisation des importations de produits manufacturés. Enfin, comble du cynisme, la gestion de la crise de la dette financière (crise qui éclate en 1982 pour durer vingt ans) consolidera plus fortement encore dans les pays du Sud endettés le modèle économique primo-exportateur |1|, faisant grossir l’immense dette écologique « contractée par les pays industrialisés envers les autres à cause de la spoliation […] des ressources naturelles, des impacts environnementaux exportés et de la libre utilisation de l’espace environnemental global pour déposer les résidus » |2|. (...)