Ça la prenait de plus en plus. Le vertige du savoir inutile. Le train qui vous arrivait dans la gueule, bien lentement le voir et avoir le sentiment de hurler dans le vide, le sentiment que tout ce savoir, ce quart de siècle à étudier la politique, faire de la science politique, tout en se retenant, en étant bien polie, pas galvauder la science tout ça, ne pas abuser de sa position de prof pour sonner le tocsin, lui apprenait juste de quelle façon on allait détruire le monde, le sien et celui de ses concitoyens, de ces gens dont elle savait, sans tous les aimer pourtant, qu’ils partageaient la même barque. Et qu’ils allaient morfler.
s’époumonaient depuis un moment, « le capitalisme déracine, le nationalisme intègre » comme l’écrivait le vieux Gellner… Elle aurait signé n’importe où un truc du genre « promis, si dans vingt ans il s’est avéré que je me trompais je ferai des excuses publiques pour avoir galvaudé la science ».
C’était des petits trucs et des trucs énormes. Des détails et des éléphants dans le couloir. Des fois elle se marrait en pensant à son adolescence, le milieu des années 80, Berlusconi et la privatisation des télés, on allait voir ce que ça allait être enthousiasmant, les chaines avec les paillettes et les nanas en maillot de bain. Elle se souvient quand on regardait Berlusconi Premier ministre ensuite en se moquant des italiens « jamais ça chez nous » et puis il y avait eu Poutine et Sarko, et puis après Trump, il y avait un trend quand même.
Les médias rachetés un à un. Le Monde Libé I-télé, Le Figaro la question se posait pas, c’était Dassault depuis si longtemps. Et même dans la télé publique comme on achetait les sujets ailleurs assez souvent, il suffisait de réduire le budget d’investigation des grands magazines qui faisaient encore leur job et ça suffirait, et on irait acheter à des boites de production des gentils sujets sur l’arrière-cuisine pas très propre des restaurants pendant les vacances (après avoir flingué la répression des fraudes et l’inspection du travail mais ça c’était une autre affaire dont on ne parlerait pas).
Les cars Macron ça l’avait fait presque rire. Le type qui se démerde pour finir de ruiner le transport ferroviaire régional. Déjà mal entretenu. Et une fois qu’il serait en crise on finirait de fermer les lignes. Là le tarif des cars remonterait. Bravo mon gars.
Il y avait eu la suppression de la taxe d’habitation pour les communes. (...)
ors elle se disait il faut se préparer. Où on se rassemble le jour où telle institution tombera ? Le jour où le nouvel attentat qui se produira, parce qu’il se produira, justifiera un nouveau recul des libertés ? Comment communiquer de façon un peu discrète ? Comment vivre plus frugalement ? Comment s’enfuir si jamais ? Comment résister si besoin ? Est-ce qu’on fait des économies pour le jour où tomberont des interdictions professionnelles qui auront juste l’air d’un plan de dégraissage de mammouths tous préalablement mis en crise ? Et puis comment on arrivera à être à nouveau ensemble un jour, dans un monde à moitié ravagé, et qu’il faudra remettre sur pieds ?
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Au milieu de la lave au milieu du désert, parfois, peut-être, une plante grasse au vert fluo resplendirait dans les granulés noirs.