« Ce qui précipite si facilement les hommes vers les mouvements totalitaires et les prépare si bien à cette forme de domination, c’est la désolation partout croissante » Hannah Arendt, Idéologie et Terreur, 1953
Nier ou accepter le vivant ? Poser cette question par temps de Covid revient à formuler deux options qui se résument dans le premier cas à tenter d’éliminer le virus par tous les moyens ; dans le second à en comprendre la complexité et s’y adapter.
La première option est sans doute illusoire. Certains virus mutent et proposent des formes nouvelles à intervalles réguliers : la fréquence de mutation des ortho-myxovirus provoquent la saisonnalité de la grippe. D’autres sont irréguliers, tels les beta-coronavirus (SARS ou MERS). Ils peuvent s’échapper de l’horizon humain et disparaitre, sans qu’on en comprenne la raison, puis réapparaitre après une longue période de transition au sein d’un autre réservoir animal, qu’il est impossible de surveiller et dont l’évolution nous est imprédictible. Un de leurs cousins revient, des années plus tard, sous une forme plus adaptée à l’évolution de nos propres systèmes de défense. Un Sars-CoV-3 est en germe quelque part sur le globe.
La seconde option est celle qui se déroule sous nos yeux. Elle nous révèle que le virus est partout, que sa vitesse de propagation dépend des contextes locaux (de l’âge des populations, de la fréquence de leurs maladies cardio-vasculaires et métaboliques, des climats, …) et qu’il touche les plus vulnérables d’entre nous. Mais, elle montre aussi que sa virulence décroit spontanément avec le temps, soit parce que nos systèmes de défense s’adaptent, soit parce que le virus lui-même perd en dangerosité par des mutations aléatoires successives de son ARN, soit parce que certaines sociétés, durant la phase agressive initiale de la maladie, ont précocement développé la triade du diagnostic / traçage / isolement des seuls contaminateurs (malades & cas contacts). Ce dernier point pourrait expliquer en partie la grande différence entre la mortalité des pays asiatiques - Corée, Singapour, Taiwan, Vietnam -10 à 100 fois inférieure à celle des pays européens.
Observation
Où en sommes-nous ? (...)
À l’échelon sociétal, comment mesurer les pertes de chance massives de ceux qui n’ont pu être accueillis pour le diagnostic des autres pathologies, ni accompagnés dans leur suivi médical ? Comment anticiper et prévenir le choix des plus défavorisés, qui abandonnent de plus en plus tôt, vu la hauteur des nouveaux obstacles et la complexité croissante des parcours de soin ? Comment mesurer l’impact de long terme du confinement global sur des pays en développement qui ne bénéficient plus d’aucune aide économique et pour leurs enfants qui ne reçoivent plus les rations alimentaires de base ? Mille autres questions se posent ; elles hanteront longtemps les laboratoires de recherche et les hôpitaux.
Pédagogie
Mais il convient aussi d’éclairer le discours. Contrairement à d’autres pays, au nord de l’Europe notamment, nous n’avons pas entendu, à l’arrivée de la vague, les éléments primordiaux qui auraient dû être adressés à une population adulte. Un discours fondé sur des modélisations erronées prévoyant « des centaines de milliers de morts » a cru devoir faire comprendre très tôt aux Français qu’ils seraient aussi tenus responsables de toute évolution sévère (seconde vague) liée à un relâchement des comportements.
Tel n’a pas été le cas, puisqu’aucune deuxième vague n’est survenue au supposé relâchement d’avril, au redouté déconfinement de mai, aux comportements soi-disant inappropriés des jeunes lors de la Fête de la Musique le 21 juin, ni à aucun des clusters sur-détectés en juillet. De fait, si une résurgence apparait à l’automne, elle dépendra surtout du cycle de saisonnalité qui pourrait actuellement se mettre en place au Brésil, au Pérou, en Argentine et au Chili.
Il faut aussi expliquer ce qui n’a pas été dit et faire comprendre que l’épidémiologie de la maladie évolue chaque jour, que notre adaptation dépend de cette évolution, mais pas de mesures absurdes, de gestes enfantins ou de discours infantilisants. Expliquer ce que nous gagnons à comprendre de nos immunités naturelles, acquises, cellulaires, collectives, croisées, mais toujours évolutives, qui se révèleront fondamentales lors des épidémies futures. Expliquer pourquoi rencontrer un virus lors d’une pandémie ne signifie pas forcément la fin d’une vie, mais peut au contraire aider à préparer nos défenses contre la prochaine. Expliquer comment l’on travaille pour comprendre vers quoi le monde se dirige. Expliquer enfin que l’effondrement en cours résulte de certaines limites de notre développement, mais aussi de nos réponses inadaptées, et non de l’épidémie elle-même. (...)
un grain de poussière s’est furtivement glissé, le vivant a soudain refait surface dans notre univers trop policé, optimisé, « qualitisé » et nous n’avons retenu aucun de ces beaux principes. Le transhumain s’est fait simple humain, le sauve-qui-peut fut général et les boucs émissaires remis au goût du jour : d’abord chinois, puis italiens ; un jour du Grand Est, le lendemain Franciliens, ils désignent maintenant nos propres enfants à la vindicte populaire. Des « jeunes » censés condamner par leurs pratiques sylvestres et festives leurs ancêtres étonnés d’être encore vivants. La jeunesse, à juste titre, rejette l’accusation : elle a payé son écôt sincère à l’effort collectif, mais elle devient pourtant la principale victime.
C’est à elle qu’il faut s’adresser de toute urgence.
Décision
La médecine a tenté de se renouveler ces dernières décennies en basant ses choix « sur l’évidence » (même si elle en a fort peu tenu compte cette année, à l’heure de ses rugissants débats thérapeutiques ou vaccinaux). Il serait tentant de transposer une telle intention au champ politique, afin de fonder la décision sur la preuve. Et si, de surcroît, l’on voulait encore emporter l’assentiment général, il serait souhaitable de faire la démonstration a priori de l’efficacité des mesures proposées. Ou, en l’absence de preuve, d’expliquer les termes du pari et d’informer clairement des conditions de l’incertitude. (...)
Enfin, pour prévenir les risques démocratiques, qui n’ont pas cessé avec l’épidémie, il faudra bien réduire les tensions majeures de la société et refroidir les bouillonnements au sein de chaque collectivité, sans céder à l’hystérie du risque zéro. Voilà qui demandera du courage pour remettre la démocratie au cœur du processus de décision et soumettre à évaluation publique toutes les options (techniques et scientifiques) avant leur mise en œuvre. Le Parlement doit lui aussi sortir de sa léthargie et s’emparer de ces questions.
Pour reprendre les mots d’Ulrich Beck, nous devons chaque jour encourager la controverse : la médecine doit critiquer la médecine, la physique contester la physique, la génétique réfuter la génétique. Les Français l’ont découvert pendant cette crise, la science repose sur une confrontation des interprétations avant qu’elles ne deviennent connaissances.
Mais, cette compétition est le seul moyen d’entrevoir toutes les perspectives et d’anticiper certains de leurs risques. Générée de l’intérieur même des savoirs, l’auto-critique est le seul moyen d’identifier l’erreur avant qu’elle ne se produise, et le seul gage de survie des démocraties.
Jouer sur ces quatre axes, et libérer les Français d’une angoisse entretenue à tort, permettra de leur redonner le goût et, peut-être, de nouvelles capacités de vivre.