Campagnes de presse, manœuvres au sommet de l’État, pressions, chantages… Le lobby agro-industriel a mené une offensive tous azimuts pour que le gouvernement dissolve Les Soulèvements de la Terre
On croyait l’opération enlisée et repoussée aux calendes grecques, mais le lobby agro-industriel a encore une fois eu gain de cause face aux écologistes. À la suite de la pression insistante de la FNSEA — la Fédération nationale des exploitants agricoles, syndicat dominant —, le gouvernement a accéléré brutalement la procédure de dissolution des Soulèvements de la Terre. C’est chose faite depuis le mercredi 21 juin. En conseil des ministres, l’exécutif a présenté son décret de dissolution.
Tout s’est joué en quelques jours la semaine dernière, alors que l’opération était gelée depuis deux mois, du fait de nombreuses difficultés juridiques. Mais après l’action des Soulèvements de la Terre à Saint-Colomban (Loire-Atlantique) le 11 juin et la dégradation de serres de maraîchers industriels, tout a changé. Le syndicat majoritaire est passé à l’offensive et a arraché à ses opposants une première victoire. Il a activé ses réseaux au plus haut sommet de l’État et mené une campagne de dénigrement massive dans les médias dominants. Quitte à dramatiser à l’excès la situation. (...)
Interrogés par Reporterre, plusieurs témoins évoquent un « ultimatum posé par la FNSEA au gouvernement ». Certaines personnes, proches du milieu agricole, parlent de « deal » ou de « pacte » entre le puissant syndicat et l’État. La direction de la FNSEA aurait freiné les velléités de ses adhérents en échange d’être débarrassée des écologistes. (...)
C’est loin d’être la première fois que le syndicat des exploitants agricoles effectue ce type de chantage et fait craindre la possibilité d’une escalade de la violence [1]. La rhétorique est connue et usée. Il l’avait déjà utilisé face aux Faucheurs d’OGM ou aux écologistes qu’il accusait d’« agribashing » pour obtenir la création de la cellule de surveillance Déméter.
« La FNSEA s’est construite historiquement sur la violence, rappelle la journaliste d’investigation Inès Léraud. C’est donc tout à fait normal que le gouvernement prenne ses menaces au sérieux. »
« La FNSEA ment, manipule, violente et insulte » (...)
« La FNSEA s’estime propriétaire de l’agriculture. Il a toujours existé un pacte de cogestion entre elle et le ministère de l’Agriculture, souligne le journaliste Gilles Luneau, spécialiste des questions agroalimentaires. Pour devenir ministre, il faut être adoubé par la FNSEA. »
Le gouvernement aurait une nouvelle fois plié devant ses exigences. (...)
« Il existe une connivence certaine entre la FNSEA, une partie de la presse et le ministère de l’Agriculture », résume la porte-parole de la confédération paysanne Laurence Marandola. Marc Fesneau a pesé de tout son poids pour obtenir la dissolution et gagner l’arbitrage à la tête de l’État.
C’est ainsi que le 14 juin, Emmanuel Macron réclamait lui-même la dissolution du collectif et mettait la pression à sa Première ministre Élisabeth Borne, plutôt réticente. Le lendemain, une nouvelle lettre de griefs de trois pages était envoyée aux représentants des Soulèvements, dans laquelle l’action du 11 juin était vivement condamnée. Pour l’avocat des Soulèvements de la Terre, Raphaël Kempf, « cette lettre est bien plus une réaction politicienne qu’une série d’arguments juridiques, les services juridiques ont dû mettre en forme légalement le fait du prince et l’autoritarisme d’Emmanuel Macron ».
Pour la journaliste Inès Léraud, la séquence est totalement inédite : « La FNSEA arrive désormais à faire disparaître ses contre-pouvoirs et à détruire les mouvements de résistance. Elle se constitue un pouvoir quasi totalitaire où les voix dissidentes ne peuvent plus s’exprimer, c’est terrifiant. L’État est devenu le bras armé de la FNSEA. »