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l’Humanité
Comment Emmanuel Macron utilise l’Histoire... pour lui-même
Article mis en ligne le 8 octobre 2020
dernière modification le 7 octobre 2020

Opportuniste politique, Emmanuel Macron entretient un rapport contradictoire à l’histoire de France. Chez lui, elle sert un récit national dont il croit être le récipiendaire et le continuateur.

En politique, l’Histoire est un terrain miné. Un champ de la bataille culturelle où s’affrontent des mémoires contraires, des récits antagonistes. Des eaux troubles où Emmanuel Macron se plaît à naviguer, lui qui affectionne tant les dates commémoratives.

Comme le 4 septembre dernier. Le président de la République savoure. Au cœur du monumental Panthéon, là où l’imposante architecture donne corps au poids de l’Histoire, là où la voix porte, ricoche et résonne sur la vieille pierre, le président de la République prononce un de ses discours dont il veut imprimer le quinquennat. En l’espèce, la célébration de l’anniversaire de la III e République et des « cent cinquante ans de la continuité républicaine » depuis le 4 septembre 1870. Jetant, au passage, un voile pudique sur 1940-1944 et le régime de Vichy, antithèses même de cette continuité.

Qu’importe pour Emmanuel Macron. Qu’importe aussi que la République ne se soit stabilisée que vers 1880, dominée au départ par les monarchistes, majoritaires à la Chambre. L’occasion est politique : le chef de l’État invoque les grandes figures pour parler surtout de lui. Le 8 mai 2016, encore ministre mais se préparant déjà à l’Élysée, ne louait-il pas Jeanne d’Arc comme une femme ayant su « fendre le système pour rassembler la France » ? La Pucelle d’Orléans aurait-elle pris sa carte à LaREM ?
« Mégalomanie » et « obsession » (...)

Le 4 septembre dernier, après trois années marquées par les bras de fer sociaux, les gilets jaunes, le mouvement des retraites, la crise sanitaire… le chef de l’État convoque le socle républicain pour se relancer. (...)

« Le XIX e siècle, celui des luttes sociales par excellence, est en général le grand absent de l’imaginaire historique d’Emmanuel Macron », ajoute Marc-Olivier Baruch, directeur d’études à l’EHESS. Le président avait par ailleurs envisagé de commémorer les cinquante ans de Mai 68 en 2018, avant de rétropédaler. Les épisodes révolutionnaires ne sont pas au cœur du roman national macroniste, alors même que le livre-programme du candidat Macron s’appelait… Révolution. Des prises de parole du président sur la Révolution française, on retiendra que Robespierre incarne la « brutalité de l’État et de la chose publique » et que la Terreur « a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là  ». Vide que Jupiter entend remplir. D’un autre côté, le chef de l’État ne cache pas sa proximité avec Le Puy-du-Fou et Philippe de Villiers, promoteur assumé d’une mystique « vendéenne » contre-révolutionnaire et réactionnaire. Et avait choisi l’animateur télé Stéphane Bern, monarchiste affiché, pour une mission de sauvegarde du patrimoine.
Des arguments « malvenus »

Le débat ouvert cet été sur le déboulonnage de certaines statues françaises – Colbert, Jules Ferry, du fait de leur passé colonial – a offert à Macron l’occasion de s’imposer comme gardien de la mémoire. (...)

« Utiliser le 4 septembre 1870 comme argument pour dénoncer le déboulonnage de statues est bien malvenu, lui répond le Comité de vigilance de l’utilisation publique de l’Histoire (Cvuh). Cette révolution républicaine s’est précisément manifestée par la destruction de nombreux monuments du second Empire.  » (...)

Le président feint aussi d’ignorer que les statues et noms de rues ne sont pas l’histoire, mais sa mise en scène dans l’espace public. Sa déclaration « renvoie à une conception extrêmement rigide, voire conservatrice, de l’universalisme », relève Marc-Olivier Baruch. Pour le chef de l’État, l’histoire de France est un « bloc ».

Un récit au service de la rhétorique libérale (...)

Plusieurs chantiers mémoriels

S’il a de quoi faire bondir la gauche (on se souvient de sa tentative de réhabilitation du maréchal Pétain…), « en même temps », le président de la République a ouvert plusieurs chantiers mémoriels, susceptibles de déplaire fortement à une partie de la droite et de marquer un grand coup, comme Jacques Chirac en 1995, lors de la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv et de la reconnaissance du rôle de l’État français dans ce crime.

C’est même un des secrets les moins bien gardés de l’Élysée : l’exécutif voudrait, en fin de quinquennat, s’offrir une grande séquence mémorielle. Sur la responsabilité française au Rwanda, alors que le chef de l’État a ouvert l’accès aux archives du génocide à une commission de chercheurs en 2019 ? Ou bien le discours portera-t-il davantage sur la reconnaissance du rôle de la France dans les crimes commis pendant la guerre d’Algérie ?

La nomination de l’historien Benjamin Stora, marqué à gauche, à la tête d’une « mission sur la colonisation et la mémoire de la guerre d’Algérie », en juillet 2020, plaide en ce sens. En septembre 2018, le chef de l’État avait déjà admis le rôle des soldats français et du « système de torture institué » en Algérie dans l’assassinat du militant communiste et anticolonialiste Maurice Audin, disparu en 1957. (...)

Des concessions qu’Emmanuel Macron peut se permettre, selon Jean-Numa Ducange : « Il a un double avantage. Il est très jeune, donc ne peut être soupçonné d’être mêlé à ce passé, et il n’a pas de parti très structuré, il n’a pas le poids des néo-OAS ou des nostalgiques de l’Algérie française qui pèse sur la droite traditionnelle. Cela lui permet de se démarquer de LR, tout en donnant des gages culturels et historiques à la gauche, là où il ne peut rien lui céder sur l’économie ou le social. »