La chute de l’ancien président brésilien, qui doit être incarcéré dès ce vendredi, risque de polariser davantage encore le pays.
Cette fois, c’est (presque) sûr : Lula ira en prison. Après plus de dix heures d’audience, les onze juges de la Cour suprême ont rejeté, mercredi soir, à six voix contre cinq, sa demande d’habeas corpus, qui autorise un condamné à rester en liberté tant qu’il n’a pas épuisé tous les recours judiciaires. Sa condamnation en appel à douze ans et un mois de prison pour corruption et blanchiment va donc s’appliquer, et vite : le juge Sergio Moro lui a demandé de se livrer à la police dès ce vendredi avant 17 heures, alors que l’ancien président avait prévu de s’adresser ce soir à ses partisans lors d’un meeting à Sao Paulo (ceci explique d’ailleurs peut-être cela). (...)
L’opinion publique polarisée
La chute de cet ex-métallo devenu chef d’État, qui fut sans doute le président brésilien (2003-2010) le plus populaire dans son propre pays et à l’extérieur, est un tournant dans l’histoire du Brésil. Avec Lula, le pays a connu une période de croissance, d’optimisme et de recul de la pauvreté exceptionnelle, et s’est projeté comme jamais à l’international, avec un leadership digne de sa taille et de son rang de première puissance latino-américaine. Cette humiliante sortie de scène semble enterrer durablement une telle ambition.
Pour beaucoup cependant, elle est d’abord le symbole du sursaut contre la corruption endémique et l’impunité qui minent la classe politique. (...)
Le tentaculaire scandale de pots de vin qui a éclaté en 2014 et l’opération mains propres qui a suivi, a fini de ruiner son statut d’icône, en démontrant d’une part que son parti était devenu aussi corrompu que les autres et, surtout, en le mettant lui-même en cause. La déception et la colère ont été à la hauteur de l’espoir que son charisme et son habileté avaient fait naître. (...)
Quand la décision de la Cour suprême est tombée, de nombreux Brésiliens –les classes aisées et une partie des classes moyennes– ont donc, logiquement, sauté de joie, tant l’ancien héros inspire désormais de la haine (on a même récemment tiré sur sa caravane de campagne électorale). Mais une autre partie –les classes populaires, le nord et le nord-est du pays– le soutient toujours et crie, elle, au coup d’État. Car cette mise en détention met un coup d’arrêt à la course de l’ancien président vers un troisième mandat, alors qu’avec plus de 35 % d’intentions de vote, il est le grand favori des sondages.
Il est un peu tôt pour mesurer l’impact de cette arrestation sur un pays fortement déstabilisé par trois ans de chaos économique et politique. (...)
la jurisprudence sur laquelle la Cour suprême s’est appuyée, qui date de 2016 et autorise l’incarcération d’un condamné en deuxième instance avant qu’il n’ait épuisé tous ses recours, est une entorse discutable à la présomption d’innocence, voire anticonstitutionnelle. Même si cette loi a permis, dans le cadre de l’enquête Lava Jato, d’inciter certains prévenus à se mettre à table plus rapidement, les soutiens de Lula y voient, là aussi, un déni de démocratie. (...)
Lula peut parfaitement, en prison, rester pré-candidat, tout en exerçant les recours qui lui restent. « Notre système politique est baroque », prévient Bernardo Sorj. Au point, parfois, de voir un député passer ses journées au Congrès pour y voter des lois, et retourner dormir la nuit en prison.
En ce qui concerne les candidatures à la présidentielle, elles doivent être déposées le 15 août avant d’être validées par le tribunal supérieur électoral (TSE). Le droit brésilien permet donc à un condamné d’enregistrer sa candidature, voire de faire officiellement campagne en attendant la décision du tribunal. A priori, celui-ci devrait rejeter la candidature d’un condamné en deuxième instance, de surcroît incarcéré comme Lula. Mais certains juristes très créatifs objectent que celui-ci pourrait alors faire appel du rejet du TSE, déposer une nouvelle demande d’habeas corpus, continuer de faire campagne, voire même être élu si le verdict en appel du TSE tardait, quitte à se retourner vers la Cour suprême pour faire valider l’élection si, par extraordinaire, quelque nouvel élément l’avait entretemps rendu de nouveau éligible.
Malgré l’incroyable flexibilité juridique brésilienne, ce scénario semble tout de même relever du fantasme. (...)
L’armée montre ses muscles
D’autre part, le psychodrame autour de la Cour suprême a fait resurgir le spectre du retour en force de l’armée. Un tweet inattendu du chef d’état-major faisant part, juste avant la décision de la Cour, du « désir de l’armée de répudier l’impunité, comme tous les citoyens », a été perçu comme une ingérence déplacée, voire comme une menace d’intervention en cas de maintien de Lula en liberté. Même si un autre haut gradé des forces aériennes a, lui, estimé que les militaires ne pouvaient se substituer au peuple, illustrant ainsi les divisions au sein de l’armée. (...)