Depuis quelques années, entreprises, écoles de commerce, étudiants et médias chantent les louanges de l’entrepreneuriat social. Ce modèle d’entreprise d’un nouveau genre promet de résoudre les problèmes du XXIe siècle sans, bien sûr, remettre en question le modèle économique en place. Des plus séduisants au premier abord, le discours de l’entrepreneuriat social mérite pourtant d’être replacé dans son contexte afin de mieux cerner les enjeux idéologiques et pratiques qu’il soulève.
D’après un récent sondage Ipsos, 50 % des étudiants souhaitent travailler dans l’économie sociale et solidaire (ESS). Ce secteur est né à la fin du XXe siècle du regroupement par l’État de l’économie solidaire et de l’économie sociale. Porteur d’une vision critique des fondements de la société capitaliste, il réunit des structures partageant des principes forts : gouvernance démocratique, lucrativité limitée, ancrage territorial, mobilisation citoyenne. On devrait donc se réjouir de l’engouement des jeunes en faveur de l’ESS, favorisé par l’essaimage d’associations telles qu’Enact’us dans les établissements d’enseignement supérieur. Pourtant, l’apparition d’un nouvel acteur, l’entrepreneuriat social, et son importance grandissante – notamment dans le numérique – semble en passe d’annihiler le potentiel critique du secteur. Par opposition à l’ESS traditionnel, ce modèle d’entreprises postule qu’il n’existe aucune alternative à l’économie de marché et que l’action sociale et environnementale doit être soumise, pour être efficace, à des exigences de lucrativité et de concurrence. (...)
Avec l’aide de la loi Hamon, qui a élargi la possibilité d’intégrer ces entreprises à l’ESS, il n’est plus rare de voir le secteur réduit à l’entrepreneuriat social. Le discours porté par les entrepreneurs sociaux tend dès lors à apparaître comme représentatif de la vision portée par les acteurs du secteur. Une telle situation, due autant au flou entourant la perception de l’ESS qu’à la béatitude des journalistes devant le mouvement de l’entrepreneuriat social, met aujourd’hui en péril les structures de l’ESS – au premier rang desquelles on retrouve les associations, déjà durement touchées par la crise.
Entrepreneuriat social : une tentative de moralisation du capitalisme
Cinq minutes dans l’Atelier de l’ESS, à Paris (un centre de ressources sur l’ESS), suffisent à comprendre de quel côté penche la balance du secteur et quels modèles sont privilégiés par les institutions. « Entreprenez autrement », « Devenez entrepreneur du changement », « Créez votre entreprise responsable »… On pourrait se croire à un salon de la French Tech [label décerné aux écosystèmes de startups dynamiques, ndlr]. À écouter les acteurs majeurs de l’entrepreneur social, on comprend facilement comment cette hégémonie culturelle a pu se mettre en place en si peu de temps. Maîtrisant parfaitement les codes de la communication, capables de mettre en avant des individualités fortes aux parcours exceptionnels, les entrepreneurs sociaux cultivent l’art du story-telling : « Il a préféré le social à la banque d’affaires », disent en substance tous ces portraits d’entrepreneurs qui s’affirment volontiers idéalistes, mais savent rester pragmatiques, à l’image de Nicolas Hazard, PDG du Comptoir de l’innovation et véritable type idéal de l’entrepreneur social. Ce pragmatisme se traduit souvent par des collaborations audacieuses. Le Comptoir de l’Innovation est ainsi en partie financé par la banque d’affaires JP Morgan, connue pour ses implications dans de nombreux scandales financiers. Dans les partenaires financiers d’Ashoka France, pilier de l’entrepreneuriat social très lié au cabinet de conseil McKinsey, on retrouve des fondations de grandes entreprises (BEL, L’Occitane, Fondation Bettencourt) ainsi que des multinationales (SEB, Rothschild, McCain, Veolia). (...)
Lorsqu’Arnaud Mourot, président d’Ashoka France, présente sa vision de l’avenir de la lutte contre la pauvreté, l’État n’est même pas cité comme acteur de ce combat. Et c’est là un des gages supplémentaires du succès des entrepreneurs sociaux : en niant la légitimité du financement public, ils s’insèrent parfaitement dans les politiques d’austérité mises en place depuis des décennies. À l’opposé des associations, subventionnées donc peu efficaces, les entrepreneurs sociaux se présentent comme la composante « professionnalisée » de l’ESS. La professionnalisation signifie l’application des méthodes de gestion du privé, méthodes dont les dégâts sur un secteur aussi important que celui de la santé sont désormais bien connus. (...)
dans leur discours volontariste, toute action est intrinsèquement bonne, et toute critique théorique reléguée au rang de charabia idéologique. Or, à entendre les entrepreneurs sociaux, on comprend aisément qu’ils s’inscrivent eux-mêmes dans un courant idéologique : le néolibéralisme1. On retrouve chez eux l’ensemble des éléments de cette théorie : primauté des obligations sur les droits, vision « entrepreneuriale » de l’individu, restriction du rôle de l’État, « managérialisme », extension du principe de concurrence à l’ensemble des aspects de la vie. Par l’ampleur de ses implications, le néolibéralisme s’affirme comme un projet politique autant qu’économique. (...)
Associations et entrepreneuriat social, entre conflits et connivences
L’unité factice que semble indiquer la réunion des acteurs associatifs et des entreprises sociales au sein d’un même ensemble, l’ESS, dissimule l’hostilité du discours entrepreneurial envers les associations. Ces deux acteurs ne représentent pas deux approches de l’action « sociale » qui pourraient cohabiter. La légitimité même du modèle associatif est constamment niée à chaque ligne du discours des entrepreneurs sociaux (...)
Avec de tels amis, le secteur associatif n’a pas besoin d’ennemis. La situation est d’autant plus périlleuse que le discours de l’entrepreneuriat social triomphe au moment même où les associations traversent une situation difficile, affectées qu’elles sont par les politiques d’austérité et le passage d’une culture de moyens à une culture de résultats au sein des collectivités territoriales. Les pouvoirs publics, déjà transformés par les réformes liées au New Public Management, les poussent à adopter les modes de fonctionnement du privé et à introduire le mécénat d’entreprise dans leur financement. (...)
Le clivage qui est en train de se créer au sein du secteur associatif apparaît très clairement dans le débat sur les Social Impact Bonds4 , dont l’expérimentation en France sous le nom de « contrats à impact social » a débuté récemment. Un certain nombre d’associations s’y opposent fondamentalement. Le Collectif des associations citoyennes, par exemple, a récemment publié une tribune dans Le Monde pour alerter sur le danger qu’induirait une financiarisation de l’activité des associations. En revanche, Hugues Sibille, président du Labo de l’ESS, y est favorable et voit dans ces titres une opportunité pour le secteur. On assiste donc à un conflit profond au sein de l’ESS, entre des associations et entreprises sociales qui souhaitent pousser le secteur à se moderniser à marche forcée et des associations qui défendent leur identité et leur héritage historique (...)
L’économie sociale et solidaire : un secteur « a-capitaliste » en danger
Comme l’explique Jean-Louis Laville, l’associationnisme solidaire, né au début du XIXe siècle, « fait irruption pour réclamer une extension de la démocratie incluant le domaine économique et social 5 ». Les associations et coopératives, conquêtes ouvrières récentes, apparaissent alors comme de véritables terrains d’expérimentation démocratique. À l’opposé de la vision philanthropique qui s’impose dans la deuxième moitié du XIXe siècle et qui influence aujourd’hui l’entrepreneuriat social, l’associationnisme lutte avant tout pour l’égalité et la démocratie. (...)
Aucune transformation sociale ou environnementale d’ampleur ne sortira de l’entrepreneuriat social : revernir l’idéologie néolibérale ne la rend pas moins néfaste. Comment croire à une refonte du système lorsqu’elle est opérée par des acteurs qui épousent sa logique ? Quelles réflexions sur la croissance, le productivisme, le travail, la démocratie, le pouvoir permet un modèle qui se targue de ne pas remettre en question les fondements du capitalisme ? La rénovation de l’ESS que nous promettent les entrepreneurs sociaux est un leurre qui menace les particularités d’un secteur qui proposait jusqu’ici des alternatives réelles. Alors que l’arrivée en France des « contrats à impact social » lancent le signal de départ vers une libéralisation toujours plus forte du secteur, il est, à l’inverse, essentiel d’investir les associations et coopératives pour défendre ce que l’ESS peut être. Peut, parce qu’il ne s’agit pas de dire que les acteurs de l’ESS ont été jusqu’ici exemplaires, mais de rappeler que les principes fondateurs du secteur contiennent en eux les germes d’une économie alternative – une économie locale, non capitaliste, encastrée dans la société10, démocratique et autogestionnaire. Un rappel que doivent également entendre les associations attirées par les sirènes de l’entrepreneuriat social. Si elles continuent d’ignorer la conflictualité à l’œuvre dans l’ESS et de considérer les entrepreneurs sociaux comme des compagnons de route, nous assisterons à une reprise de la fable du pot de terre et du pot de fer11. Dans l’état actuel des choses, nous savons pertinemment quel rôle sera alors dévolu aux associations.