Soutenant Les Soulèvements de la Terre, ce « mouvement vital », l’écrivain Alain Damasio appelle à « monter en puissance ». Une mutation essentielle, selon lui, dans cette « période préfasciste ».
Reporterre — Alain Damasio, faites-vous partie des Soulèvements de la Terre ?
Alain Damasio — « Comment ne pas en faire partie ? » serait la vraie question, tant ce mouvement est vital à tous points de vue et touche à deux enjeux essentiels de l’époque : faire que terre et eau restent des biens communs, disponibles à tous. La dissolution ne doit pas provoquer une dissolitude. Elle doit appeler au contraire à un immense rassemblement de nos forces vives.
Comment prendre le relais des personnes aujourd’hui réprimées ?
En faisant honneur à leur combat, qui est le nôtre. En ne cessant de créer : des actions, des récits, des livres, de nouvelles organisations avec d’autres noms et d’autres slogans, plus forts et plus fins encore, en inventant des événements qui échappent aux pouvoirs et les devancent, en densifiant les alliances et les tissages sur le terrain. Et en n’oubliant pas que l’on n’a pas trouvé mieux pour fusionner les luttes, notamment sociales et écologiques, que de les inscrire dans un lieu et un temps communs, donc dans des territoires qui fassent sens et qu’on se réapproprie, dans des zones qu’on va libérer, dans des forêts, des squats, des friches ou des bocages où l’on saura être heureux autrement.
Quelle stratégie le mouvement écologiste devrait-il adopter pour survivre à cette dissolution ?
Déjà, il faudrait mettre un pluriel à la question tant la réussite d’une lutte, à mon sens, relève d’abord de la diversité des stratégies qu’elle est capable de mobiliser, d’entretisser et d’enchaîner, chacune déclinée en tactiques, plans, ruses, techniques, attaques ou frasques, d’autant plus efficaces qu’elles sont inattendues.
Face à un pouvoir en mode préfasciste, qui réprime la moindre expression divergente, qui cherche à écraser sous sa chimie libérale tout ce qui pousse, j’ai la sensation qu’il faudrait suivre, avec humour et profondeur, le conseil de Bruce Lee, dont le mantra ultime de l’art martial était « Be water, my friends, be water… » ("soyez comme l’eau, mes amis, soyez l’eau").
« Il faut se jeter à l’eau en passant à travers les gouttes » Comment prendre le relais des personnes aujourd’hui réprimées ?
En faisant honneur à leur combat, qui est le nôtre. En ne cessant de créer : des actions, des récits, des livres, de nouvelles organisations avec d’autres noms et d’autres slogans, plus forts et plus fins encore, en inventant des événements qui échappent aux pouvoirs et les devancent, en densifiant les alliances et les tissages sur le terrain. Et en n’oubliant pas que l’on n’a pas trouvé mieux pour fusionner les luttes, notamment sociales et écologiques, que de les inscrire dans un lieu et un temps communs, donc dans des territoires qui fassent sens et qu’on se réapproprie, dans des zones qu’on va libérer, dans des forêts, des squats, des friches ou des bocages où l’on saura être heureux autrement.
Quelle stratégie le mouvement écologiste devrait-il adopter pour survivre à cette dissolution ?
Déjà, il faudrait mettre un pluriel à la question tant la réussite d’une lutte, à mon sens, relève d’abord de la diversité des stratégies qu’elle est capable de mobiliser, d’entretisser et d’enchaîner, chacune déclinée en tactiques, plans, ruses, techniques, attaques ou frasques, d’autant plus efficaces qu’elles sont inattendues.
Face à un pouvoir en mode préfasciste, qui réprime la moindre expression divergente, qui cherche à écraser sous sa chimie libérale tout ce qui pousse, j’ai la sensation qu’il faudrait suivre, avec humour et profondeur, le conseil de Bruce Lee, dont le mantra ultime de l’art martial était « Be water, my friends, be water… » ("soyez comme l’eau, mes amis, soyez l’eau").
« Il faut se jeter à l’eau en passant à travers les gouttes »
À savoir, rester souple et fluide, mobile sur ses appuis, frapper et fuir, esquiver la frontalité où police et armée auront toujours l’avantage, glisser entre les doigts du pouvoir. Se jeter à l’eau en passant à travers les gouttes. Ne jamais se rêver citerne qui stocke : plutôt envier celles qui sont nées de la dernière pluie.
L’eau est de toutes les matières celle qui autorise le plus de changements d’état, elle devrait inspirer nos pratiques (...)
« Nous sommes le vivant qui tisse et qui bruisse » (...)
Les Soulèvements de la Terre sont et resteront un mouvement extraordinaire, précisément parce qu’ils ont anticipé dès le début une dissolution possible en devenant nébuleuse et constellation plutôt que soleil central. Il n’y a pas de survie en jeu : ce que Les Soulèvements ont inventé, tissé et fait vivre est déjà puissamment opérant dans une myriade d’autres mouvements et pratiques, qui ne vont cesser de pousser. (...)
Je pense qu’il faut cesser d’adopter une attitude mélancolique ou victimaire face aux brutalités du gouvernement. Nous sommes entrés en France de plain-pied dans une période préfasciste, qui a éclaté au grand jour avec la réforme des retraites, qui vole deux ans d’existence à chaque actif déjà entré dans le troisième âge, et qui se crépite en continu, pour qui veut voir, dans une myriade de « faits divers », d’oukases gouvernementaux et de petits évènements ignobles et racistes que la macronie laisse puruler, de l’incendie de la maison d’un maire qui voulait simplement ouvrir un centre d’accueil aux canots de migrants qu’on laisse se noyer par centaines dans une bruyante jubilation, en passant par la libido déchaînée d’une police qu’aucune hiérarchie ne vient plus cadrer et qui nous apprend à chaque manifestation le vrai sens du mot « violence ». (...)
Quand manifester n’est plus en France un droit acquis, quand un éditeur en sciences sociales est bloqué à la frontière britannique, quand un mouvement non violent est requalifié en mouvement terroriste, il ne faut plus se voiler la face.
Pour un écrivain, tout ça fait signe et sens. Et ne doit pas appeler la peur, les pleurnicheries ou la fuite, mais le combat (...)
Ce n’est même plus qu’on ne nous écoute plus, c’est qu’on prend un immense plaisir à nous dominer, à écraser nos mâchoires, nos gueules qui s’ouvrent et nos voix. Cet affect-là est propre au fascisme (...)
Il va nous falloir monter en puissance, en masse et en courage, sous peine de se faire laminer. Tout est en place pour que le Rassemblement national, qui a déjà l’institution policière pour lui, à 70 %, impose sa loi. (...)
Et une dernière chose : la violence ou la non-violence ne sont plus le critère pour décider de la pertinence d’une lutte. Le seul critère est : cette action favorise-t-elle le vivant en nous, autour de nous, hors de nous et à travers nous ? Tout ce qui contribue à polluer, assassiner, blesser, dévitaliser ou écocider le vivant mérite qu’on s’y oppose, très concrètement. Il s’agit de désarmer ceux qui tuent. (...)
Notre noblesse est de sortir par le haut en remettant le critère du vivant au centre des enjeux. Et le vivant, c’est déjà la terre et l’eau. C’est pour ça que Les Soulèvements resteront le phare de la politique vitale qui vient