Le psychanalyste français Jacques Lacan écrivait « Le réel, c’est quand ça cogne. » La vidéo, restée confidentielle et par ailleurs insoutenable, des violences policières commises sur M. El Hacen Diarra révèle ce réel que nous vivons, connaissons et étudions. Le réel, ce sont les ratonnades qui ponctuent l’histoire de France, ce sont les Algériens jetés dans la Seine, c’est Malik Oussekine, Zyad et Bouna, Adama Traoré, Nahel Merzouk, Aboubakar Cissé. Ce sont encore 52 décès liés à une intervention des forces de l’ordre en 2024. Le réel, c’est lorsque la police cogne M. El Hacen Diarra qui mourra quelques heures plus tard dans un commissariat et qu’aucun média français n’en fait sa Une.
Plus prompts à dénoncer le racisme, les violences policières et les tragédies de l’histoire américaine, la majorité des médias français occultent des faits similaires qui se déroulent chez nous. Le discours anti raciste, moralisateur et bien rodé s’étale sur les écrans, provoque émissions spéciales et analyses historiques ou politiques sur ce qui se déroule aux USA. Silence sur ce qui sévit dans notre république.
Il ne s’agit pas seulement d’un choix éditorial, mais bien d’un symptôme, autrement dit de la manifestation visible d’un conflit refoulé. Freud nous apprend que le déni n’est pas l’ignorance, il est un savoir qui se refuse à lui-même. (...)
En rendant impensable le parallèle, on freine ou on rend inaudibles la dénonciation des crimes policiers et des morts en garde à vue en France, notamment celles de personnes issues des anciennes colonies. Cette dissociation permet de préserver l’image idéalisée de la République. Pourtant le mécanisme est le même et relève de la d’une persistance de la domination raciste : les anciens esclaves face aux anciens colons.
Ainsi, pour les médias français, le pied du policier américain posé sur le cou de George Floyd mort des suites de cette agression, est plus grave que les coups de matraques qui ont fini par tuer El Hacen Diarra. (...)
Le 4ème pouvoir joue aujourd’hui un rôle très dangereux dans ce « deux poids deux mesures » mis dans le traitement des crimes racistes, qu’il s’agisse de ceux commis par la police ou de ceux commis par d’autres, comme le dernier en date, celui de M. Ismaël Aali resté également confidentiel.
En répétant certains récits et en en disqualifiant d’autres, il devient évident que les décideurs sont traversés par des imaginaires racistes qui fabriquent une indignation à géométrie variable, pétrie de déni. (...)
Pour Achille Mbembe la modernité européenne s’est construite dans l’ombre de la colonisation. Le racisme n’est pas un accident de parcours, mais une technologie de pouvoir. Refuser de regarder cette généalogie, c’est condamner la société à répéter ses violences sous des formes renouvelées.
Des scènes de fureur récurrente filmées par des particuliers illustrent ce que dit Frantz Fanon lorsqu’il décrit la violence comme un langage imposé aux dominés parce que toute autre parole leur est refusée. Pour lui, le racisme n’est pas une opinion mais une structure, un système qui organise les corps, les espaces et les affects, tout en niant l’humanité des dominés. (...)
Longtemps la fiction de l’exception française a produit un effet politique majeur : nous empêcher de nous mobiliser de façon conséquente contre tout ce qui divise et contre les mensonges lorsqu’ils sont érigés en vérité. (...)
Agir, c’est aussi se protéger du pire qui nous guette et imposer des lois plus fermes à destination des policiers criminels, autrement dit : zéro tolérance.
Il s’agit de se prémunir légalement en ces temps troublés où des politiques à la porte du pouvoir expriment ouvertement la xénophobie et l’obscurantisme. Il existe heureusement maintenant en France de nombreux médias indépendants, mais leur force de frappe n’atteint pas encore celle des faiseurs de présidents. (...)
Le refoulé colonial et racial français ne disparaîtra pas parce qu’on le nie. Il continuera de revenir, dans les violences policières, dans les discriminations à l’embauche, au logement, dans les corps brisés, dans les fractures sociales toujours plus profondes. Tout ceci est entretenu par les silences médiatiques, regarder ailleurs, c’est déconsidérer ce à quoi on participe. C’est un choix qui a un coût politique, psychique et humain.