A force de désigner des boucs émissaires, on finit par fabriquer des ennemis. En France, et tout particulièrement dans les territoires ruraux, l’écologie est progressivement désignée comme un ennemi intérieur, pendant que les causes structurelles de la crise agricole sont soigneusement évacuées. Le journaliste Nicolas Legendre – membre de Splann ! et auteur de Silence dans les champs – décrit les rouages d’une contre-offensive idéologique et économique qui banalise la haine, fracture la société et prépare des lendemains inquiétants.
En octobre dernier, un couple d’éleveurs bretons m’a raconté comment leur fille adolescente, durant ses études agricoles, a été moquée et dénigrée par des camarades de classe. Parce que ses parents sont des « bios », elle était, aux yeux de quelques-uns, la « sale pute d’écolo » (sic).
Le 8 décembre, la ministre de l’Agriculture française a déclaré dans un discours : « Nous devons lutter contre les tentations de la décroissance portées par quelques thuriféraires du décadentisme.[…]
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Le 19 novembre, le nouveau président de la Coordination rurale, deuxième syndicat agricole français, déclarait publiquement : « Les écolos, la décroissance veulent nous crever, nous devons leur faire la peau. »
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Début février 2025, l’ancien président de la chambre d’agriculture de Loire-Atlantique s’en est pris violemment à une technicienne naturaliste venue effectuer des relevés dans une parcelle. « Les personnes comme toi méritent d’être égorgées », aurait notamment déclaré l’intéressé.
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Les « écologistes » deviennent des ennemis à abattre
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C’est ainsi que commencent les épurations – j’assume ce mot.(...)
« les écologistes », ça n’existe pas. L’écologie est un concept fourre-tout qui rassemble des citoyens sensibles à la faune, à la flore, aux paysages ou aux pollutions, ainsi que des scientifiques, des naturalistes, des membres de partis politiques (pas uniquement au sein du parti Les Écologistes, puisqu’il y a des « écologistes » revendiqués ailleurs à gauche, de même qu’à droite et à l’extrême droite), mais aussi des militants (pacifistes ou non) ainsi que (c’est un comble)… bon nombre d’agriculteurs et d’agricultrices.
Pour bien épurer, il faut ensuite désigner cette catégorie comme responsable de maux en tous genres. (...)
Aux USA, le coup d’envoi a été donné Donald Trump a fait licencier des milliers de fonctionnaires et de scientifiques chargés notamment d’étudier l’évolution du climat, quand il ne les a pas publiquement calomniés. Des météorologues, accusés de « créer » (oui !) les ouragans qui ont dévasté certaines régions du pays, ont été menacés de mort. Etc.
Le processus s’est mis en place de façon insidieuse (...)
Dans ce contexte, les fossoyeurs de l’écologie ne peuvent qu’avancer à demi masqués.
Dans un double mouvement, ils bénéficient de l’inaction politique en même temps qu’ils l’encouragent. Cela crée de la confusion, qui nourrit des colères, qui elles-mêmes ajoutent à la confusion, le tout formant un magma lourd qui alimente la violence.
Le piège se referme
En France, l’agriculture et la ruralité sont devenues les terrains privilégiés de cette « expérience » sociale d’une grande explosivité.
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