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"Si vous revenez, on vous brise les jambes" : un migrant expulsé dans le désert par la Tunisie témoigne de son calvaire
#Tunisie #racisme #migrants #immigration #Algerie #UE
Article mis en ligne le 12 septembre 2024

John (prénom d’emprunt) a été arrêté avec sa femme dans une rue de Tunis fin août. Avec une centaine d’autres Subsahariens, le Sierra-Léonais de 24 ans a été envoyé dans le désert, à la frontière algérienne, avec très peu d’eau et de nourriture. Pendant une semaine, le groupe, au sein duquel se trouvaient des femmes et des enfants, a survécu difficilement dans le désert, à la merci des intempéries. Témoignage.

"Le 26 août, des policiers m’ont arrêté avec ma femme dans une rue de Tunis. On leur a montré nos cartes de demandeurs d’asile mais ils nous ont quand même emmenés au commissariat.

John possède une carte de demandeur d’asile délivré par le Haut-commissariat des réfugiés (HCR). En Tunisie, le statut de réfugié est délivré par l’ONU. Ce document est censé notamment protéger les exilés des arrestations de la police, et de prouver qu’ils sont en règle dans le pays.

Là, les officiers ont pris toutes mes affaires : mon argent, mes bagues, mon manteau… Mais j’ai réussi à cacher mon téléphone sur moi.

Ensuite, j’ai été transféré dans un bâtiment en périphérie de la capitale. Ma femme était toujours avec moi. On nous a mis dans une pièce avec une centaine d’autres Noirs. Il y avait quelques femmes et plusieurs enfants.
"Les policiers nous ont frappé avec des matraques et nous ont attaché les mains"

Les agents nous ont forcé à monter dans un bus. Après neuf heures de route, on est arrivé dans une zone désertique. Avant de descendre, les policiers nous ont brutalisé : ils nous ont frappé avec des matraques et nous ont attaché les mains, dans le dos, avec du fil de fer ou des menottes. Seuls les enfants ont été épargnés. Mais les femmes ont aussi été fouettées, pourtant certaines étaient enceintes ! On a encore été battu à la descente du bus par des militaires tunisiens. (...)

L’un des Tunisiens a hurlé en montrant du doigt une direction : ‘Allez là-bas et ne revenez jamais. Si vous revenez, on vous brise les jambes’. Là-bas, c’était l’Algérie. (...)

Quelques personnes du groupe sont parvenues à entrer en Algérie en se cachant. D’autres ont été repérées et refoulées. Les militaires algériens les ont frappées en leur criant de retourner en Tunisie.

Nous ne savions pas quoi faire. Du côté tunisien et algérien, on nous interdisait de rentrer. Avec ma femme, on a pris une autre route qui mène vers la Tunisie, en restant discret pour éviter les forces de l’ordre. Une quarantaine de personnes nous ont suivis. Parmi elles, un enfant de quatre ans et une femme enceinte de neuf mois.

"Certains ont dû boire leur urine" (...)

C’était très dur pour la femme qui arrivait à terme. Elle avait du mal à marcher et pleurait beaucoup. Son ventre lui faisait mal.

La nuit, on ne dormait que quelques heures. C’était difficile car dans ce désert, le sol est rocailleux, et nous n’avions pas de couverture. Il peut faire froid lorsque le soleil se couche. (...)

Lors de son périple dans le désert, John a tourné plusieurs vidéos pour alerter sur ses conditions de vie, et réclamer de l’aide. Sur les images qu’InfoMigrants s’est procuré, on voit des hommes, femmes et enfants, à bout de force en plein désert et accablés par la chaleur. (...)

J’avais envoyé ces images à une amie à Tunis. Elle a contacté plusieurs organisations et on a finalement été secourus par des humanitaires, après plusieurs jours de négociations avec les autorités tunisiennes.

Maintenant, nous sommes dans le centre de l’OIM [Organisation internationale des migrations, ndlr] à Tataouine [ville tunisienne près de la frontière algérienne, ndlr]. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne peux pas retourner dans mon pays car je suis menacé et je ne peux pas rester ici car je crains pour ma vie. Je crois qu’il ne me reste plus qu’à tenter de prendre la mer pour l’Europe."