De Tel-Aviv où il vit et enseigne à l’université, l’historien, ardent défenseur de la paix et de la fin de l’occupation, livre en exclusivité à l’Humanité son analyse lucide de la tragédie en cours au Proche-Orient, qui était selon lui, hélas, prévisible.
Quel sentiment éprouvez-vous devant cette tragédie qui touche les peuples israélien et palestinien ?
Je suis en état de choc face au degré de violence. Je suis en train de m’éloigner de gens que je pensais proches. Je me sens seul, déprimé. J’ai été choqué, au début, par l’agression horrible du Hamas. Condamner le Hamas, il faut le faire. Ma critique profonde à l’égard de ce mouvement, au-delà de la violence, c’est son programme politique.
Il ne cherche pas le compromis avec les Israéliens. Mais, en tant que grand adepte de Gillo Pontecorvo et de son film la Bataille d’Alger, me sont revenus les propos adressés à un militaire français par un militant du FLN, considéré alors comme terroriste : « Si nous avions vos chars et vos avions, nous n’aurions pas commis d’actes de terreur avec les bombes dans nos couffins. » Ma position est de ne pas isoler cette violence du cadre général politique et historique qui l’a fait naître.
Comment en est-on arrivé là ?
Le Hamas arrive au pouvoir en 2005 grâce à Israël, surtout grâce à Ariel Sharon, premier ministre à l’époque. Il avait intérêt à ce que le Hamas prenne le pouvoir à Gaza afin de réduire les pressions pour le retrait total des territoires occupés en 1967. À ce moment-là, beaucoup de Palestiniens adhéraient à l’idée de deux États.
La stratégie de Sharon a été d’isoler la bande de Gaza de la Cisjordanie et d’éviter tout processus de paix. Il a instauré le siège de Gaza, qui dure depuis près de dix-huit ans. Ensuite, n’oublions pas que l’idéologie sioniste considère l’État d’Israël comme l’État des juifs et non de ses citoyens. Un État qui serait plus proche d’un juif qui habite à Paris que d’un arabe israélien vivant sur place. Un État dans lequel Il y a des citoyens de seconde zone, sans parler de ceux, dans les territoires occupés, qui n’ont aucun droit.
Cette idéologie nourrit les extrémismes, pendant que la gauche s’affaiblit considérablement. Jamais, dans l’histoire d’Israël, elle n’a été aussi faible – cela, dans un contexte d’affaiblissement mondial de la gauche. Enfin, l’absence de pressions internationales sur Israël a eu pour conséquence de renforcer un électorat et une opinion qui exigent de plus en plus l’éradication de la révolte palestinienne par tous les moyens possibles. (...)
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– (Revue Commune - 2024)
Shlomo Sand, retour à la solution à un seul État
Après les massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre dernier et la riposte sanglante du gouvernement d’Israël dont l’ampleur meurtrière inquiète jusqu’à la Maison-Blanche, comment vivre en paix ? Dans Deux peuples pour un État ? Relire l’histoire du sionisme (Éditions du Seuil), l’historien israélien Shlomo Sand, professeur émérite à l’université de Tel-Aviv, revient sur la solution à un seul État binational.
(...) En France, la gauche institutionnelle défend de longue date la reconnaissance d’un État palestinien viable, existant en paix et en sécurité aux côtés d’Israël dans le cadre des frontières reconnues par l’Organisation des Nations Unies. Pourtant, au cours des décennies, la politique de colonisation et de segmentation du territoire palestinien menée par les dirigeants de l’État d’Israël, dont les frontières n’ont jamais été définies, semble avoir rendu caduc un tel projet. (...)
Craig Mokhiber, jusqu’alors directeur du Bureau de New York du Haut Commissariat aux droits humains, écrivait dans sa lettre de démission : « Le mantra de la “solution à deux États” est devenu une plaisanterie ouverte dans les couloirs de l’ONU, à la fois pour son impossibilité absolue dans les faits et pour son incapacité totale à tenir compte des droits humains inaliénables du peuple palestinien. »
C’est dans ce contexte que l’historien israélien Shlomo Sand a fait paraître en janvier dernier un ouvrage intitulé Deux peuples pour un État ? dans lequel il réfléchit à la possibilité d’un État binational israélo-palestinien. L’auteur a brièvement milité à partir de 1968 au sein de Matzpen (La boussole), organisation israélienne d’extrême-gauche et antisioniste qui défendait l’édification d’un État commun où cohabiteraient Israéliens et Palestiniens. Shlomo Sand a quitté l’organisation en 1970 et il a, depuis, fréquemment fait part de son attachement à l’État d’Israël. En tant qu’historien, il remet en cause l’idée que les juifs formeraient un peuple ou une nation, tout en défendant la culture développée par le peuple israélien. En raison de cela, Shlomo Sand est longtemps demeuré partisan de la « solution à deux États », et, au nom de la préservation de la culture israélienne, a parfois perçu les réfugiés palestiniens et leurs descendants comme une menace démographique. En 2012, dans le documentaire Vers où Israël ? réalisé par Camille Clavel, il affirmait son opposition au droit au retour des réfugiés et de leurs descendants dans leurs villes et leurs villages d’origine, droit pourtant reconnu par la résolution 194 de l’ONU.
Si Shlomo Sand, qui se définit lui-même comme très attaché à Israël, appuie dorénavant la perspective d’un État commun pour les Israéliens et les Palestiniens, c’est donc à contrecœur, d’une part car la colonisation et le morcellement du territoire ont rendu impossible toute souveraineté palestinienne, et d’autre part car les droits aujourd’hui niés des deux millions de Palestiniens détenteurs de la citoyenneté israélienne, soit 21 % des citoyens israéliens, ne sauraient être oubliés si l’on veut parvenir à la paix. (...)
Shlomo Sand, politiquement libéral, cite en exemple la Grande-Bretagne, le Canada, la Suisse et la Belgique. Au modèle qu’il défend, il oppose la France, dont la nation fut créée sur l’écrasement des particularisme linguistiques et culturels, la Pologne et la Hongrie, où un juif n’était pas vraiment citoyen, et des États qui, tout en se présentant comme des regroupements de nations, faisaient prédominer une nationalité sur une autre (un Slovaque n’étant pas tout à fait Tchécoslovaque, et un Croate n’étant pas exactement reconnu comme Yougoslave).
Tout au long de son ouvrage, Shlomo Sand revisite l’histoire du sionisme et relit les écrits de ses grandes figures afin d’y trouver des arguments pour un État binational. (...)
Dans les mouvements de soutien aux Palestiniens, ce débat sur les institutions à mettre en place pour garantir les droits des deux peuples en passionne certains, autant qu’il en exaspère d’autres. Souvent, dans le contexte du massacre en cours à Gaza et de l’intensification de la colonisation de la Cisjordanie, les sempiternels appels des gouvernements occidentaux à une « relance du processus de paix » en vue d’une « solution à deux États » apparaissent comme une tentative de diversion. Quant aux discussions militantes sur les institutions à mettre en place après la fin de l’occupation et de l’apartheid, elles paraissent parfois abstraites, (...)
Si la « solution à deux États » semble caduque en raison d’un rapport de force trop favorable à Israël, rien ne garantit que la mise en place d’un État unique où vivraient Israéliens et Palestiniens empêcherait la perpétuation des discriminations et des oppressions. Dans tous les cas de figure, la question principale reste celle des conditions d’une politique égalitaire, et donc de la lutte contre la colonisation et l’occupation.
– (Editions du Seuil)
Deux peuples pour un État ? Relire l’histoire du sionisme (Éditions du Seuil)
La création d’un État binational où Israéliens et Palestiniens seraient citoyens du même État a jadis été l’aspiration de nombreux intellectuels juifs critiques, de gauche comme de droite. Les prises de position en faveur du binationalisme, d’Ahad Haam dès la fin du xıxe siècle à Léon Magnes en passant par Hannah Arendt et beaucoup d’autres, pour qui le désir de créer un État juif exclusif sur une terre peuplée en majorité par des Arabes entraînerait un conflit violent et insoluble, se sont révélées tout à fait exactes. Avec l’arrivée aux affaires de l’extrême droite en Israël, les massacres perpétrés par le Hamas et les bombardements de la bande de Gaza, la question d’un État binational est devenue une urgence pour toute la région. Lui tourner le dos n’y changera rien.
Le binationalisme ne relève pas seulement du vœu pieux, mais aussi de la réalité présente : 7,5 millions d’Israéliens-juifs dominent, par une politique d’expulsion, de déplacement, de répression et d’enfermement, un peuple palestinien-arabe de 7,5 millions de personnes, dont une grande partie est privée de droits civiques et des libertés politiques élémentaires. Il est évident qu’une telle situation ne pourra pas durer éternellement.
Shlomo Sand est un historien israélien, professeur émérite à l’université de Tel-Aviv, et auteur de nombreux livres, dont certains ont suscité de vifs débats (Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008). Son dernier ouvrage au Seuil, Une race imaginaire. Courte histoire de la judéophobie, a été publié en 2020.
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– (Wikipedia)
Shlomo Sand, né le 10 septembre 1946 à Linz en Autriche est un historien israélien spécialisé dans l’histoire contemporaine. Il est professeur à l’université de Tel Aviv depuis 1985 et fait partie des nouveaux historiens israéliens.
Sand est un homme de gauche qui milite pour qu’Israël devienne « un État démocratique, de tous les Israéliens, et non plus seulement de tous les juifs »[1]. Il est devenu mondialement célèbre grâce à son livre polémique Comment le peuple juif fut inventé, où il défend la thèse selon laquelle le terme moderne de peuple nécessite l’existence de pratiques laïques communes et ne peut pas s’appliquer aux Juifs. Shlomo Sand remet en cause les mythes historiques fondateurs des nationalismes, et souhaite « dénationaliser les histoires nationales[2] » (...)