En octobre, j’ai publié une tribune posant la question de ce que arriverait si le président Trump décidait de sanctionner la France parce que celle-ci ne se soumettait pas à ses demandes. Or, Trump vient de sanctionner diverses personnes pour avoir contribué à mettre en place une législation européenne qui déplaît à certains acteurs américains du numérique.
Cette tribune suscite à nouveau l’intérêt alors que M. Trump vient de sanctionner diverses personnes, dont un ancien commissaire européen, pour avoir contribué à mettre en place une législation européenne qui visiblement déplaît à certains acteurs américains du numérique, notamment des réseaux sociaux. En parallèle, M. Trump somme Emmanuel Macron d’augmenter le prix des médicaments en France (ce qui n’est pas, à ma connaissance, dans les compétences du président de la République française, mais je suppose qu’il se moque bien de ces distinguos constitutionnels) sous peine de hausse des droits de douane sur les produits français. (...)
Cela fait 30 ans qu’on alerte sur la dépendance française envers les grands acteurs américains (d’abord Microsoft, puis Google et les autres), sans grand succès. Il faut donc se pencher sur l’échec de ces avertissements.
Une des questions de la journaliste était ce que les alternatives aux produits et services de Microsoft ou autres auraient de « mieux ». Or, justement, les alternatives ne sont souvent pas techniquement « mieux », au sens qu’elles offriraient plus de fonctionnalités ou que sais-je encore. La distinction se fait sur l’éventuelle relation de dépendance qui s’installe ou non, sur la possibilité, par exemple, de se tourner vers un autre fournisseur qui reprendrait le même produit. Il s’agit de questions de licences de logiciel, de disponibilité de codes sources, et tout ceci est peut-être un peu compliqué à expliquer — quelle proportion des décideurs politiques est capable d’expliquer dans les grandes lignes ce qu’est un code source ? La première difficulté est donc possiblement l’ignorance des décideurs du fonctionnement du développement informatique, de quoi les logiciels sont composés ; un peu comme si l’on discutait du transport aérien dans l’ignorance qu’il fonctionne grâce à des produits pétroliers. (...)
Il est assez éclairant que les milieux universitaires de sciences humaines et sociales, si prompts d’habitude à déclarer que « tout est politique », aient très généralement ignoré ces questions. Les mêmes personnes qui dénoncent le pouvoir excessif que la fondation de Bill Gates exerce en Afrique ne semblent pas faire le lien avec le fait d’imposer la transmission de devoirs ou d’articles scientifiques au format Microsoft Word, ou avec les marges très importantes que la société Microsoft réalisait (et sans doute réalise encore) sur sa suite bureautique.
Sans doute aussi certaines propositions de migration vers d’autres solutions étaient-elles prématurées. (...)
Plus récemment, lors des années COVID, on a vu des organismes publics mettre en place, en alternative à Zoom, des systèmes de visioconférence sous-dimensionnés. La conséquence ne s’est pas fait attendre : de nombreux utilisateurs, échaudés, ne veulent plus entendre parler de solutions alternatives et ne jurent que par les grands prestataires internationaux.
Tout changement provoque des résistances, et il est important de distinguer, au sein des remontées des utilisateurs, celles qui relèvent du détail et celles qui dénotent un problème plus important. Ajuster un formulaire une fois pour toutes pour changer la police de caractères et remettre en place un logo n’est pas un problème crucial ; une solution instable, qui ne passe pas à l’échelle du nombre d’utilisateurs, en est un.
J’ai évoqué la difficulté politique (faire prendre conscience de dépendances et de vulnérabilités), et ce qu’il ne faut pas faire (proposer des solutions immatures ou sous-dimensionnées, au risque de provoquer l’hostilité durable des utilisateurs). Passons à ce qu’il faut faire.
La Gendarmerie nationale a, au cours des vingt dernières années, progressivement migré son informatique vers des solutions libres. Elle a commencé par remplacer la suite bureautique Microsoft Office par la suite OpenOffice (depuis, LibreOffice, qui en est dérivée). Ceci n’a pas été sans difficulté : il a !notamment fallu adapter des documents Office « métier » tels que des formulaires de procès-verbaux. Elle a ensuite très largement remplacé le système d’exploitation Microsoft Windows par Genbuntu, sa propre variante de la distribution Linux Ubuntu. Si les choses fonctionnent pour la Gendarmerie, cela montre qu’elles pourraient également fonctionner dans d’autres grosses organisations disciplinées.
Des municipalités comme celle d’Échirolles, près de Grenoble, ont pu également très largement migrer leur informatique des solutions propriétaires vers des solutions libres. (...)
À l’inverse, d’autres migrations se sont mal passées. Airbus en 2018 avait annoncé se sortir de Microsoft… pour aller chez Google. En 2025, la migration n’était pas achevée, notamment parce qu’il est interdit d’héberger chez Google des documents sensibles. Et maintenant Airbus voudrait trouver un fournisseur de « cloud souverain » !
Quelles leçons tirer de tout ceci ? Il serait bien évidemment périlleux pour un simple chercheur en informatique, qui s’occupe essentiellement de ses propres machines et non d’un réseau d’entreprise avec des milliers d’utilisateurs, de donner des leçons. Je m’en tiendrai donc à des conseils de bon sens : il faut avoir conscience, y compris au sens politique, du problème à résoudre, se donner des objectifs clairs et tenables, quitte à procéder par étapes, accompagner les utilisateurs et bien tenir compte de leurs remontées.