Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
rapport au Club de Rome : stopper la croissance, mais pourquoi ?
Article mis en ligne le 21 octobre 2017
dernière modification le 20 octobre 2017

Le rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance a été publié en mars 1972. Il avait alors suscité un extraordinaire débat, dont quelques leçons peuvent être aujourd’hui tirées.

En 1972, la publication de The Limits to growth ou « rapport Meadows », le rapport commandité par le Club de Rome et préparé par une équipe de scientifiques du Massachusetts Institute of Technology, produit un impact considérable sur le monde académique et politique. Ce rapport affirme, en s’appuyant sur un modèle mathématique du monde, et à grand renfort de graphiques, que le système planétaire va s’effondrer sous la pression de la croissance démographique et industrielle, à moins que l’humanité ne décide délibérément de stabiliser sa population et sa production.
Il préconise donc de stabiliser la population et la production à l’échelle mondiale, sans préciser d’ailleurs par quelles mesures politiques y parvenir, afin d’échapper à la catastrophe qui s’annonce. En réaction à cet appel à la « croissance zéro », de nombreuses prises de position, dans le monde politique et académique, rejettent les conclusions du rapport, sur des bases philosophiques, méthodologiques ou politiques. (...)

différentes critiques font apparaître le rapport Meadows comme un objet historique ambigu : d’une part critique du modèle de croissance et de ses effets écologiques délétères, mais également témoin de la volonté d’une élite mondiale de préserver ses privilèges, au détriment du plus grand nombre. De telles critiques sont-elles fondées ? Le rapport Meadows était-il l’incarnation d’un catastrophisme « de droite » au service des intérêts des riches ? Enfin, quelles conséquences peut-on en tirer pour l’objection de croissance contemporaine ?
Pour commencer, on peut remarquer que l’appartenance sociale et politique des participants au projet du Club de Rome peut venir à l’appui des critiques mentionnées ici. (...)

Les racines troubles de la critique de la croissance confortent également l’accusation de collusion entre le projet du Club de Rome et les intérêts des pays riches. (...)

Une première leçon à tirer des considérations développées ici est à quel point les zones d’ombre d’un discours, aussi bien que les éléments qu’il met en avant, conduisent à le situer politiquement. Pour la plupart des critiques du rapport des Limites, le fait de ne pas revendiquer franchement une répartition plus juste des richesses impliquait une acceptation de l’ordre existant, que la croissance zéro devait figer pour l’éternité.
Une seconde leçon est plus étroitement liée à la rhétorique catastrophiste. Selon le rapport Meadows, c’est au nom de la catastrophe, et exclusivement au nom de la catastrophe, que la croissance zéro doit être visée. Certes, le rapport des Limites contient, dans ses dernières pages, quelques considérations sur la possible désirabilité de la société de croissance zéro, et sur la possibilité qu’une telle société connaisse une croissance de la culture, de la spiritualité ou de la qualité de vie… Cependant, ces considérations ne sont pas développées, et l’essentiel du rapport est consacré à l’exposé des simulations informatiques, qui démontrent la non-soutenabilité physique de la croissance. En conséquence, les objecteurs au rapport des Limites se sont essentiellement occupés à démontrer que la croissance pouvait être soutenable, sur des bases physiques exclusivement, et leurs travaux ont contribué à cautionner le paradigme émergent du développement durable .
A l’époque où le débat suscité par le rapport des Limites battait son plein, l’économiste hétérodoxe Nicholas Georgescu-Roegen s’attachait également à démontrer que la croissance matérielle n’était pas soutenable. (...)

L’insuccès intellectuel et politique de telles entreprises, ayant visé à déstabiliser le modèle de la croissance économique sur des bases purement physiques, doit conduire l’objection de croissance à s’interroger sur ce qu’il est pertinent de mettre en avant aujourd’hui, dans une démarche de déconstruction du modèle de croissance autant que de construction d’un modèle alternatif.
Consommer moins, répartir mieux

L’insoutenabilité physique de la croissance matérielle doit-elle, peut-elle être au centre de l’argumentation de l’objection de croissance ? Autrement dit, si une telle croissance était possible indéfiniment, devrait-elle pour autant être poursuivie ? La plupart des militants de l’objection de croissance répondraient certainement « non » à cette question, ce qui implique bien que les limites physiques à la croissance ne sont pas la raison principale de leur engagement. Si nous admettons que l’impossibilité physique d’une croissance indéfinie ne peut pas être au cœur d’un discours critique de la croissance, quels pourraient être les axes d’un discours alternatif intellectuellement percutant et politiquement efficient ?
Le premier axe pourrait à mon avis s’appuyer sur la thèse développée par Hervé Kempf dans son ouvrage de 2007 : la croissance économique est inséparable des inégalités de richesse, qu’elle produit et dont elle se nourrit. (...)

Le second axe de critique de la croissance devrait à mon avis s’organiser autour de la perte du sens de la vie et de la qualité de vie, dans les sociétés néolibérales à forte croissance que nous connaissons (certes malmenées par la crise depuis quelques années). (...)

« Est-ce ainsi que nous voulons vivre ? » pourrait résumer le second axe de la critique de la croissance, et la pensée critique de la technique élaborée par Ellul et Illich il y a plus de quarante ans, sur la contre-productivité de nos sociétés hyper-productives, pourrait nous aider à l’élaborer.
L’histoire du débat suscité par le rapport des Limites s’avère donc particulièrement féconde sur le plan politique. D’une part, la connaissance des critiques adressées par le camp « progressiste » à ce rapport doit nous aider à formuler une pensée décroissante profondément soucieuse de toutes et tous, et en conséquence, bien ancrée à gauche. D’autre part, le bilan historique du débat suscité par ce rapport, quarante ans après sa parution, doit nous conduire à structurer notre argumentation autour des conséquences sociales et politiques du modèle économique (dans quel monde voulons-nous vivre ?) plutôt qu’autour des possibilités physiques de la croissance. C’est une nécessité pour que l’objection de croissance percute profondément notre modèle culturel et politique.