La photojournaliste Johanna de Tessières, basée à Bruxelles, fait le point sur les reportages qui l’ont le plus marquée, avec deux autres photographes membres également du collectif belge HUMA (Frédéric Pauwels et Virginie Nguyen Hoang). Par le biais d’une exposition de leurs photos assorties de textes (l’exposition itinérante Résonnances, à voir en ce moment à Bruxelles au théâtre Marni), ces photographes se questionnent sur leur rôle de reporter. Quelles sont les coulisses du photojournalisme ? Quelles émotions, quels questionnements traversent l’esprit lorsque l’on photographie dans une situation extrême ?
Johanna de Tessières a choisi d’exposer un travail réalisé pendant un mois et demi en 2024 sur le bateau de sauvetage de l’ONG "SOS Méditerranée", au large des côtes lybiennes, d’où partent chaque jour des migrants qui veulent atteindre l’Italie à bord de frêles embarcations. La Méditerranée est considérée comme la route migratoire maritime la plus meurtrière du monde.
Johanna de Tessières a exploré pendant 20 ans le thème des migrations (à Calais, au Parc Maximilien à Bruxelles, en Irak, en Turquie, ...) et pour la première fois elle travaille sur un bateau de sauvetage. Pour la première fois aussi, la photographe n’a pas fait que prendre des photos. Elle a dû poser son appareil pour aider, devant l’urgence et la gravité de la situation.
Mission première : documenter ce qui se passe sur l’Ocean Viking et les opérations de sauvetage. (...)
"Certaines embarcations peuvent emmener 200 personnes à leur bord. 200 migrants. C’est ce que l’on appelle les "dubble deck", petits bateaux en bois. On a l’impression qu’il n’y a que 100 personnes à bord, mais en fait sous le plancher, il y en a encore 100. Leurs pieds trainent dans l’eau salée et l’essence, ce qui explique leurs brûlures parfois très profondes". Pour pouvoir embarquer sur l’Ocean Viking, SOS Méditerranée demande que l’on suive une formation d’une semaine, pour pouvoir aider en cas d’urgence. Car même si la présence d’un journaliste à bord est précieuse pour son travail de documentation, c’est une place en moins pour pouvoir accueillir un migrant. Chacun doit donc pouvoir aider les humanitaires en situation d’urgence.
Quand l’urgence n’est plus celle de prendre des photos. (...)
Empêcher l’invisibilisation via les photos
Johanna de Tessières évoque ces moments avec beaucoup d’émotion. "Ce sont des histoires et des images qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire". Mais il y a bien sûr toutes ces photos qu’elle a pu prendre à d’autres moments sur le bateau, lors d’autres opérations de sauvetage. "Moi je ne me sens pas du tout protégée par mon appareil lorsque la situation est tendue ou très critique. Par contre, ça m’aide. Lorsque ce que je photographie est violent, inhumain, ça donne un sens : je documente, je veux empêcher l’invisibilisation de cette violence qui se passe en mer, par exemple." (...)