
D’un côté, l’insécurité alimentaire modérée ou grave 1 touche 2,4 milliards de personnes dans le monde en 2020, dont 770 millions souffrant de sous-alimentation 2 (Figure I.1). De l’autre côté, deux milliards d’adultes sont en surpoids, dont 650 millions en situation d’obésité 3 (Figure I.2). Prise dans son ensemble, près de la moitié de l’humanité souffre d’une forme ou d’une autre de malnutrition 4.
Même dans les pays du Nord, à qui profite l’organisation du système alimentaire mondialisé, près de 10 % de la population est en situation d’insécurité alimentaire modérée ou grave 7. La France ne fait pas exception 8. Le recours à l’aide alimentaire, un dispositif censé pallier aux situations d’urgence, a quasiment doublé en dix ans et concerne aujourd’hui plus de cinq millions de personnes 9. Mais il ne s’agit là que de la partie la plus visible du problème : lors de l’enquête sur la pauvreté en France menée en 2021 par l’Ipsos et le Secours Populaire sur un échantillon représentatif de la population, 27 % des sondés déclaraient se restreindre sur la quantité de ce qu’ils mangeaient pour des raisons financières, et 37 % sur la qualité des produits 10.
Les paysans, premières victimes de la faim (...)
La production agricole mondiale est en théorie largement suffisante pour nourrir correctement l’ensemble de l’humanité 11 12. Dans les faits, elle est cependant inaccessible aux populations les plus pauvres, dont une partie de la paysannerie elle-même 13. L’Inde, par exemple, est à la fois le premier exportateur mondial de riz et le pays où le plus d’humains souffrent de la faim 14 15. Ce triste paradoxe illustre le fait que sur les marchés agricoles internationaux, l’offre est structurée non pour répondre aux besoins nutritifs de base de chacun, mais pour satisfaire une demande économique solvable. (...)
a baisse tendancielle des prix agricoles sur les marchés internationaux – conséquence de la baisse des coûts de production dans les pays industrialisés – est devenue l’une des principales causes de sous-alimentation sur Terre (...)
Les subventions financières à l’agriculture sont largement supérieures dans les pays du Nord et amplifient les distorsions de concurrence sur des marchés mondialisés.
Résultat de ces disparités, les paysans les moins bien équipés et les moins soutenus par l’argent public sont contraints de s’aligner sur les prix faibles des produits fortement subventionnés de l’agriculture industrielle, avec lesquels ils sont mis en concurrence. Ils s’appauvrissent, se privent de nourriture pour faire face à leurs dépenses contraintes (renouvellement du matériel et des semences, énergie, logement, santé, éducation, crédits, impôts), et nombre d’entre eux finissent par abandonner leurs terres pour rejoindre les villes dans l’espoir d’améliorer leur situation. (...)
L’alimentation, cause majeure de dégradation de la santé publique en France
Une alimentation saine et en quantité appropriée est la première condition de la bonne santé humaine. Inversement, un régime inadapté joue un rôle déterminant dans l’apparition de nombreuses pathologies, la dégradation de la qualité de vie et le risque de mort prématurée. En France, l’alimentation inadaptée constitue le premier facteur de risque de mauvaise santé 19, et l’une des premières causes de mortalité (...)
L’alimentation déséquilibrée ne peut raisonnablement être imputée aux seuls consommateurs, à qui l’orientation de l’offre alimentaire, le travail de marketing, la composition et la qualité nutritionnelle des produits échappent entièrement. Les industries agroalimentaires et la grande distribution constituent aujourd’hui les forces d’influence dominantes de l’évolution de nos régimes alimentaires. Les maigres dispositions réglementaires obligeant les annonceurs à mentionner « d’éviter de manger trop gras, trop sucré, trop salé » 35 ne suffisent pas à compenser l’effet des milliards d’euros investis en publicité par les secteurs de la grande distribution et de l’agroalimentaire, premiers annonceurs publicitaires 36. La responsabilité des grands groupes industriels et commerciaux est d’autant plus grande qu’une large part de leur stratégie marketing vise directement les enfants. Il est plus difficile une fois adulte d’agir sur des comportements alimentaires et des modifications physiologiques acquis durant les premiers âges de la vie (...)
Enfin, notre alimentation est également à l’origine de problèmes de santé publique aux cours des différentes étapes de sa production. Les agriculteurs sont en particulier exposés à de nombreuses molécules toxiques pouvant favoriser l’apparition de pathologies graves dont plusieurs cancers et la maladie de Parkinson 39. L’activité agricole génère en outre des polluants atmosphériques ayant des conséquences à grande échelle sur la santé (allergies, maladies respiratoires chroniques, cancers) 40 et participe à l’émergence de pathogènes résistants aux antibiotiques 41. Les ouvriers et employés des usines agroalimentaires, de la logistique ou de la grande distribution subissent quant à eux des conditions de travail difficiles pouvant causer des accidents, du stress, et conduire aux développement de différentes maladies professionnelles (troubles musculosquelettiques, dépression et anxiété, etc.) 42.
Conditions de travail : le nivellement par le bas
Des agriculteurs qui ne gagnent pas leur vie (...)
Des travailleurs précaires à tous les niveaux
La recherche permanente de gains de compétitivité qui caractérise le modèle agro-industriel (voir IV. Les obstacles à surmonter) a pour revers d’imposer des conditions de travail souvent délétères pour la qualité de vie et la santé des employés. (...)
Particulièrement mis en lumière suite à la fermeture des frontières lors de la crise sanitaire du printemps 2020 62, le recours à une main-d’œuvre étrangère, moins coûteuse et moins protégée, s’est systématisée dans certaines filières agricoles en France 63, en Espagne 64, mais aussi en Allemagne (...)
Dans un marché dérégulé, le mauvais traitement des travailleurs devient un « avantage comparatif » et se trouve automatiquement sélectionné.
Environnement : des dommages planétaires (...)