Trois ans après Sainte-Soline, le traitement judiciaire des violences subies par des manifestants patine. Et ce, en dépit des révélations de la presse, qui a mis en évidence les tirs tendus illégaux réalisés par des gendarmes.
Quelques jours après le rassemblement à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) contre les mégabassines, le 25 mars 2023, une plainte était déposée par Mickaël, Serge, Alix et Olivier — les quatre blessés les plus graves — notamment pour tentative de meurtre et entrave à l’arrivée des secours. Plus de 200 manifestants avaient été blessés avec de nombreux traumatismes physiques et psychologiques.
« Nos vies ont été complètement chamboulées », confie Olivier, qui a subi de multiples fractures au pied à cause d’une grenade, de lourdes opérations de reconstruction et des mois de rééducation. C’est le cas aussi de Serge, gravement blessé à la tête et plongé dans le coma pendant plus d’un mois, victime de séquelles cognitives irréversibles. Mickaël a lui aussi été plongé dans le coma pendant plus d’une semaine, touché à la gorge par un tir de LBD et victime d’une hémorragie cérébrale. Quant à Alix, qui a reçu une grenade au visage, elle souffre d’une paralysie faciale. (...)
Malgré la gravité de ces blessures, leur plainte a été classée sans suite, et le système judiciaire tarde à désigner les responsables. En avril 2023, le procureur de Rennes annonçait la saisine de l’inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), refusant de nommer un juge d’instruction indépendant. Il a ainsi rendu la procédure et l’état d’avancement de l’enquête inaccessibles aux avocats de la défense et des parties civiles. (...)
Les gendarmes entendus au cours de l’enquête de l’IGGN l’ont été en qualité de témoins, et non de suspects. Ces auditions n’ont donné lieu à aucune poursuite pénale. Pourtant, s’agissant de Serge par exemple, le tir qui a fracturé son crâne a été identifié comme provenant d’un véhicule blindé. Le gendarme qui s’y trouvait a semblé admettre au cours des auditions avoir réalisé des tirs tendus non réglementaires avec un lance-grenade.
Pourquoi donc la plainte a-t-elle été classée sans suite ? Parce que le parquet a jugé l’usage des armes « absolument nécessaire et proportionné » et estimé que les tirs non conformes ayant causé des blessures relevaient de la « légitime défense ». (...)
Des vidéos révélant des faits graves ignorées
Dans ses observations, transmises dès octobre 2024, l’avocate Chloé Chalot exhortait le procureur de Rennes à diligenter « des investigations complémentaires [...] au regard de la gravité des faits révélés » dans les dizaines d’heures de vidéos enregistrées par les caméras-piétons des militaires présents à Sainte-Soline. Les analyses de ces vidéos avaient été transmises au parquet dans deux rapports de synthèse intermédiaires, datés de mars et août 2024.
Ces vidéos, consultées par Mediapart et Libération, et en partie révélées publiquement en novembre 2025, démontrent une toute autre réalité que celle présentée par les inspecteurs de l’IGGN : de nombreux tirs tendus illégaux de grenades lacrymogènes et explosives réalisés volontairement, parfois sous ordre de leurs supérieurs hiérarchiques. Mais aussi une volonté explicite de blesser gravement, de « défoncer », voire de « tuer » les manifestants à coup de « GM2L dans la gueule », une réjouissance à l’idée d’avoir gravement blessé les participants, copieusement insultés de « pue la pisse » ou de « sale chien »... (...)
Pourtant, ce n’est qu’en décembre 2025 que le procureur de Rennes se décidera à ouvrir une information judiciaire sur les tirs tendus de grenades qui pourraient « constituer l’infraction de violences volontaires ».
Une nouvelle plainte au pénal
« La position du procureur de la République me paraît incohérente. Il ne peut, d’un côté, ordonner la poursuite d’investigations pour identifier les victimes de tirs tendus et, de l’autre, le refuser aux victimes de tels tirs déjà identifiés », s’étonne Chloé Chalot. L’avocate a déposé en janvier quatre plaintes avec constitution de partie civile, pour qu’un juge d’instruction soit désigné afin de reprendre les enquêtes sur les blessures subies par ses clients.
De quoi susciter l’espoir du côté des victimes (...)
image : Noisette lairederien, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons