
Le sermon plein de morgue infligé au président Zelensky par son homologue américain révolte le pays agressé, ulcéré que Washington confonde bourreau et victime. Même les voix critiques du chef de l’État le soutiennent publiquement.
Kyiv (Ukraine).– Plus que la sidération, la colère. Des allées du pouvoir aux rues de Kyiv, c’est le sentiment qui domine dans la capitale ukrainienne au lendemain de la violente altercation qui a opposé Volodymyr Zelensky au président des États-Unis, Donald Trump, et à son vice-président, J. D. Vance.
La première rencontre du chef d’État ukrainien avec la nouvelle administration a tourné au scénario catastrophe sous les yeux du monde entier, Donald Trump le congédiant sans avoir même signé l’accord âprement négocié sur les minerais stratégiques et laissant planer la menace de couper toute aide au pays, qui résiste depuis plus de 1 100 jours à l’agression russe. (...)
La manière dont le vice-président a participé à cette « embuscade » n’a échappé à personne, et la morgue dont il a fait preuve a révolté en Ukraine. L’idéologue réactionnaire et revanchard affectionne les joutes verbales et les attaques frontales, comme il l’a montré lors de la conférence de Munich, le 14 février. (...)
« Nous connaissons nos problèmes, reconnaît le rédacteur en chef du média NV, dans un éditorial paru samedi. Mais des alliés ne se comportent pas de la sorte. Il s’agit d’une tentative répugnante de s’en prendre au président d’un pays en guerre, en utilisant toutes les faiblesses possibles. C’est tout simplement indigne de l’Amérique. »
Les mots sont tout aussi durs sous la plume de Moustafa Nayyem, un journaliste et militant anticorruption qui a dirigé l’agence pour la reconstruction, avant de la quitter l’année dernière sur fonds de désaccord avec le gouvernement : « Mettons de côté la politesse : cette administration [américaine] ne se contente pas de détester l’Ukraine. Elle nous méprise. Pas Volodymyr Zelensky, pas notre délégation, pas des individus en particulier. Nous. En tant que pays, en tant que problème. En tant qu’obstacle dans son monde douillet de tractations et de poignées de main secrètes. »
Les opposants à Zelensky le soutiennent
Sur la place Maïdan, autour du parterre transformé en un mémorial spontané pour les combattants tués au front, une accusation formulée par Trump ne passe pas du tout : que l’Ukraine puisse avoir une responsabilité dans le déclenchement de la guerre, ce qui signifie que les États-Unis de Trump ne considèrent plus la Russie comme l’agresseur. (...)
Face aux outrances proférées, deux déplacées ayant fui l’occupation de leur ville située dans le sud du pays estiment que Zelensky « a eu raison de répondre à Trump ». « Tout le monde n’a pas le courage de lui tenir tête. Il est le digne représentant de notre nation », conviennent les deux quadragénaires.
Comme lorsqu’il a été traité de « dictateur », la violence du traitement réservé par Trump et Vance à Zelensky dans le bureau Ovale entraîne un ralliement derrière le chef de l’exécutif. « Zelensky n’est peut-être pas le meilleur négociateur, mais sa réponse sincère, bien qu’un peu maladroite, à l’intimidation pure et simple lui a apporté le soutien de l’Ukraine et de l’Europe. Trump aurait de toute façon cessé de soutenir l’Ukraine, il avait juste besoin d’une excuse », a commenté l’enseignant en science politique de la Kyiv School of Economics, Volodymyr Kulyk, qui avait récemment confié n’avoir pas voté pour l’actuel président à la dernière élection et n’avoir aucune intention de le faire à la prochaine.
Député de l’opposition avant de s’enrôler dans l’armée, Egor Firsov a rédigé, en anglais, un message à l’adresse des États-Unis, illustrant ce ralliement quasi général : « Je suis un commandant de section dans les forces armées de l’Ukraine. Nous voulons la paix ! Mais nous ne voulons pas perdre. Merci aux États-Unis pour leur soutien ! Mais nous soutenons la position de notre président. »
Interrogations sur l’Union européenne (...)
Dans un long texte plein d’emphase, qui a été abondamment partagé, la militante Maria Berlinska, très engagée dans le soutien à l’armée, juge qu’il sera « très difficile » de tenir sans le soutien militaire de Donald Trump. « Si l’Union européenne et l’ensemble de notre société s’engagent, c’est encore possible », considère-t-elle, avant de conclure : « Ce que je sais, c’est que nous avons besoin d’être ensemble, de nous aimer et de nous soutenir les uns les autres plus que jamais dans notre histoire. Nous ne devons pas humilier les autres, mais nous ne devons pas non plus nous laisser humilier. Nous devons tenir bon et tenir bon avec dignité. »