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Mediapart
Le chantage de la préfecture de Gironde pour évincer un entraîneur de foot musulman
#Gironde #foot #préfecture
Article mis en ligne le 7 mars 2024
dernière modification le 6 mars 2024

Un entraîneur de foot accusé d’avoir prié dans un vestiaire a été écarté en juin dernier sans qu’aucune procédure ne soit engagée contre lui. Selon nos informations, les subventions du club étaient suspendues tant qu’il n’était pas évincé.

Peut-on écarter un entraîneur de foot pour des suspicions d’entrave à la laïcité sans le moindre élément matériel ? Sans lancer la moindre procédure, sans prendre d’acte administratif et en ne laissant aucune trace écrite ?

« C’est exactement ce dont je suis victime », dénonce Sidi, 39 ans, ex-entraîneur de l’équipe de Cenon, une commune de la métropole bordelaise. D’après nos informations, en effet, de simples soupçons de prières musulmanes effectuées dans les vestiaires de son club ont suscité un véritable emballement. Pendant trois mois, la préfecture de Gironde, relayée par la mairie de Cenon, a fait pression, jusqu’à bloquer des milliers d’euros de subventions pour parvenir à l’éviction de cet éducateur sportif.

Trois cadres ont depuis démissionné, et l’Union sportive Cenon (US Cenon) est désormais placée sous tutelle, mais ni la mairie ni la préfecture de Gironde ne souhaitent livrer la moindre explication sur ce point. Officiellement, Sidi serait simplement, pour l’édile municipal, « non reconduit ». (...)

Un témoin assermenté, dont l’identité n’est pas dévoilée, évoque « des suspicions de prières avant et après le match du 16 avril dans un vestiaire avec complicité passive de dirigeants, coach équipe sénior (Sidi) et directeur sportif ». Sur la base de ce seul document, les choses s’emballent. (...)

Dans le même temps, l’US Cenon met en place plusieurs mesures. L’interdiction des prières est mentionnée dans le règlement intérieur, des formations sont mises en place et un courrier est envoyé à tous les licenciés. (...)

« Comme tout le monde démentait et qu’aucun élément matériel n’existait, on pensait que l’affaire serait close après les conclusions de cette enquête interne », explique un cadre du club à Mediapart. Mais cela ne suffit pas : lors d’une nouvelle réunion à la préfecture tenue le 5 juin 2023, le directeur régional de la jeunesse et des sports aurait malgré tout insisté pour évincer l’entraîneur. (...)

De nombreux documents obtenus par Mediapart permettent pourtant de retracer trois mois de pressions exercées par la préfecture, en dehors de toute procédure. À l’issue de cette demande de non-renouvellement, la présidente de l’US Cenon, Marinette L., le président de la section foot du club, Christophe R., et le directeur sportif, Dorian G., ont d’ailleurs tous les trois démissionné. S’ils ne souhaitent pas s’exprimer auprès de Mediapart, ils ont tous laissé des traces pour dénoncer ce qu’ils assimilent à un chantage. (...)

Si la mairie ou la préfecture contestent tout chantage, une autre réunion vient les démentir. (...)

D’après des enregistrements consultés par Mediapart, l’adjoint au sport reconnaît explicitement des pressions et évoque même une situation financière « dramatique » à la suite des décisions préfectorales. (...)

Lors de cette même réunion, la majorité des présidents de section de 17 autres sports du club regrettent d’avoir à jouer « les justiciers », dénoncent l’absence d’éléments matériels et fustigent Étienne Guyot, un « préfet qui joue au cow-boy ». (...)

Cependant, l’ensemble des présidents de section votent ce jour-là à l’unanimité le non-renouvellement de la licence de l’entraîneur. Et qu’importe si plus d’une trentaine de membres du club ont produit des témoignages écrits pour démentir l’intégralité des accusations. Cinq jours plus tard, sans commission de discipline, et « sans aucune explication » donc, Sidi reçoit un courrier du club et apprend son éviction en une phrase : « Je vous confirme le non-renouvellement de votre licence de football. » (...)

Auprès de Mediapart, Sidi reconnaît avoir déjà prié dans le vestiaire par le passé mais dément tout prosélytisme et conteste « toutes les accusations » pesant sur ce fameux match. (...)

Alors comment comprendre cette charge contre un entraîneur en dehors de toute procédure ? « Je pense que cela dépasse le club, décrypte un élu qui souhaite rester anonyme. Quelque temps avant, deux associations avaient refusé de signer une charte républicaine. Cet épisode et les prières sauvages sur le terrain ont dû donner envie à la préfecture de marquer le coup, et c’est l’entraîneur qui a pris. » (...)

« Avec une telle réputation, je ne peux plus rien faire désormais », estime Sidi, qui a depuis attaqué le club en lançant plusieurs procédures : une plainte pénale contre X pour « discrimination », « dénonciation calomnieuse » et « abus de pouvoir », et une procédure civile. Dans son assignation, consultée par Mediapart, son avocat dénonce une éviction « abusive » et estime le préjudice moral et la perte de chance pour son futur emploi à 90 000 euros. (...)