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Mediapart
Lafarge et le financement du terrorisme : le procès des mots vidés de leur sens
#Lafarge #Syrie #terrorisme #multinationales
Article mis en ligne le 30 novembre 2025
dernière modification le 28 novembre 2025

L’audience de mercredi a montré combien la force du déni semble à l’œuvre chez certains prévenus. Confrontés à leurs propres écrits passés, ces anciens dirigeants de la multinationale donnent avec leurs réponses une couleur presque orwellienne aux débats.

L’écrivaine Justine Augier, qui a consacré un livre à l’affaire Lafarge, Personne morale (Actes Sud, 2024), a coutume de dire que son enquête l’a plongée avec stupeur dans l’univers d’une entreprise où « la langue n’est plus capable de comprendre le réel ». La journée d’audience du mercredi 26 novembre a offert une démonstration saisissante à son constat.

Confrontés à tour de rôle à leurs écrits passés, plusieurs anciens dirigeants de Lafarge poursuivis pour avoir financé, entre 2012 et 2014, le terrorisme islamiste en Syrie ont multiplié les contorsions rhétoriques à la barre, donnant l’impression de vider de leur sens les mots affichés sur un écran géant du tribunal. Par déni ? Par calcul ? Les deux ?

Les heures passant, cela a même fini par teinter d’une couleur presque orwellienne les débats, où, comme dans le roman 1984, la guerre, c’est la paix, et l’ignorance, c’est la force. (...)

Alors que l’un de ses intermédiaires syriens annonce que l’État islamique, avec lequel il est en « discussion approfondie » pour le compte de Lafarge, nourrit de nouvelles ambitions financières, Christian Herrault fait savoir par mail, le 23 juillet 2014 : « Il faut maintenir le principe que nous sommes prêts à partager le “gâteau”, encore faudrait-il qu’il y ait un “gâteau”. Pour moi le “gâteau” est tout ce qui est un “profit”, après amortissement et avant frais financiers. Donc, une taxation à la tonne est la seule qui fasse sens dans ce contexte. »

Christian Herrault, qui dit aujourd’hui que son groupe a été victime d’un « racket » – alors que l’on parle de « donations » dans les mails internes –, a eu la plus grande peine à expliquer que le sens donné à cette phrase n’était pas celui qui sautait pourtant aux yeux de toutes et tous. « On ne peut pas changer les mots utilisés », finit par lui glisser la présidente du tribunal. « Cela dépend de l’état d’esprit avec lequel on lit ces mots », tente le prévenu, avant que la magistrate coupe court à l’échange : « Celui d’une audience correctionnelle. »

D’autant que six jours après ce message sur le « gâteau », le nouveau directeur de l’usine syrienne, Frédéric Jolibois, explique à son tour par mail qu’il est prêt à continuer de rémunérer l’État islamique, en restant « sur une variable à la tonne vendue ». À la barre, Jolibois assure rester « dans la philosophie » de ce qui avait été décidé avant son arrivée. Et il tient à le préciser : « Je ne faisais pas de Skype avec l’État islamique. » (...)