La violence conjugale ne se confine plus entre les murs du foyer. À l’ère du numérique, elle s’infiltre dans les téléphones, les réseaux sociaux et les objets connectés. Harcèlement constant, menaces codées, suivi des déplacements, micro caché dans un toutou : les technologies deviennent de véritables armes de contrôle. Et les agresseurs continuent d’exercer leur emprise, parfois bien après la fin de la relation.
(...) La violence s’immisce partout, en tout temps. Par exemple, bombarder quelqu’un de messages textes (parfois jusqu’à 300 par jour) ou encore envoyer des menaces en ligne. Selon un sondage d’Hébergement femmes Canada (HFC), plus de 95 % des maisons d’hébergement pour femmes du pays ont accueilli des personnes ayant subi une forme de violence facilitée par la technologie. « C’est aujourd’hui la forme de violence la plus répandue, encore plus que la violence physique et sexuelle », souligne Anuradha Dugal, directrice générale de HFC.
Installer le contrôle en douce
Au premier abord, la violence peut prendre des formes implicites et passer inaperçue. Dave Poitras, professeur associé au Département de sociologie de l’Université de Montréal et spécialiste en prévention de la violence, évoque le cyberstalking. « Il peut s’agir d’espionnage en ligne, de consultation de la messagerie, du téléphone cellulaire, d’un compte de réseau social, et ce, sans la permission de la personne », détaille-t-il.
« Ce sont souvent des formes de violence qui sont banalisées, qui ne sont même pas perçues comme étant de la violence, puisque ce n’est pas de la violence physique ni même une insulte », poursuit Dave Poitras. Certaines personnes mettent des années avant de se rendre compte qu’elles en sont victimes.
Le contrôle passe aussi par la gestion de l’accès aux appareils : cacher un téléphone, restreindre son usage, changer les mots de passe. « Ce n’est pas nécessairement un geste comme tel qui peut être défini comme de la violence conjugale. C’est tout un dispositif que l’agresseur établit autour de sa victime pour l’isoler et la contrôler », explique le sociologue.
Géolocalisation, espionnage, surveillance (...)
Dans ce type de relation, la jalousie et le romantisme servent souvent à justifier le contrôle. « On entend des phrases comme : “Si tu n’as rien à cacher, laisse-moi te suivreˮ ou encore “Je t’aime tellement, j’ai juste besoin de savoir que tu vas bienˮ. Ce genre de chantage affectif est très courant », illustre Anuradha Dugal. Sous des airs d’amour, c’est en réalité une stratégie de domination. (...)
Quand partir ne suffit pas
Avec la panoplie de plateformes numériques qui existent aujourd’hui, les victimes ont du mal à couper définitivement les liens avec leurs ex-partenaires. « Des agresseurs peuvent se créer un nouveau profil sur un réseau social pour continuer d’espionner ou de harceler leur victime », note Dave Poitras.
En octobre 2023, l’Ontarienne Angie Sweeney et ses trois enfants ont été assassinés par son ex-conjoint. Jusqu’à une heure avant, il lui envoyait des messages abusifs… par virement bancaire. Alerté, Interac a depuis permis de désactiver les messages dans les transferts.
La période suivant la rupture est d’ailleurs souvent la plus dangereuse. « Tant que la relation existe, la victime est disponible et contrôlable. Une fois la relation rompue, l’agresseur sent son emprise lui échapper et cherche à la renforcer à distance », explique Anuradha Dugal. (...)
Les maisons intelligentes peuvent à leur tour devenir des outils de terreur. « On a vu des cas où l’agresseur, parti du domicile, contrôlait à distance les lumières ou la musique pour harceler sa victime en pleine nuit », rapporte Sarah Bouabdallaoui de Co-Savoir.
Même les enfants peuvent devenir, malgré eux, des vecteurs de cette surveillance. Après une séparation, le père peut offrir une montre connectée ou une tablette « cadeau » à l’enfant, et y installer un dispositif de suivi. Certains vont jusqu’à dissimuler un micro dans un toutou. « C’est du détournement d’outils auquel on ne s’attend pas du tout, ce qui fait que les victimes sont toujours sur le qui-vive », dit-elle.
Se protéger dans un monde hyperconnecté
Les organismes d’aide doivent désormais composer avec cette nouvelle réalité. « Ce n’est pas la technologie le problème, ce sont les utilisateurs malveillants », insiste Anuradha Dugal. HFC a créé le site securitetech.ca, qui propose des ressources pour apprendre à se protéger, à « rompre en sécurité » et à sécuriser les technologies domestiques, notamment.
Au Québec, Co-Savoir forme femmes et intervenantes à mieux reconnaître les risques numériques et offre des conseils pratiques pour se protéger : désactiver la géolocalisation, vérifier les appareils connectés, contrôler les comptes partagés, par exemple.
Lorsqu’une personne fuit un conjoint violent, elle oublie souvent les traces numériques qu’elle laisse derrière elle. (...)
La violence technologique étant en constante évolution, chaque nouvel outil peut être détourné en instrument de contrôle. (...)