« Pour le monde économique, l’important est d’apprendre à utiliser des savoirs. » Dans À l’école du capitalisme, publié aux éditions Agone (2026), Cécile Gorré et Nico Hirtt décrivent une institution de plus en plus sommée de s’adapter aux besoins du marché. De l’essor de la scolarisation de masse aux réformes récentes, ils analysent un basculement : celui d’une école pensée pour former des esprits vers une école chargée de produire une main-d’œuvre flexible.
Dans votre ouvrage, vous revenez sur les liens entre école, économie et industrie. Pouvez-vous retracer à grands traits cette histoire ?
Nico Hirtt : Si l’on fait souvent remonter l’histoire de l’institution scolaire à l’antiquité, il s’agit là, pour l’essentiel, de l’école des classes sociales supérieures. Celle où leurs enfants acquéraient les « savoirs de gouvernance ».
Mais s’agissant des classes populaires, la scolarisation généralisée date de la Révolution industrielle. Non parce que la machine et le machinisme auraient nécessité une main d’oeuvre plus instruite mais, bien au contraire, parce qu’en détruisant la grande famille rurale et en rendant obsolète l’apprentissage, elle a aussi détruit les lieux traditionnels de socialisation des enfants. Dès lors, « ouvrir une école, c’est fermer une prison » (Victor Hugo). L’École prendra un tour encore plus explicitement idéologique lorsque la concentration industrielle alimentera une double menace pour l’État : celle des révolutions ouvrières et celle des guerres impérialistes. Elle devra désormais « inspirer le respect et l’attachement pour les principes sur lesquels notre société est fondée » (Jules Ferry).
Les choses changent à la charnière des XIXe et XXe siècles. (...)
Ce que j’ai envie de dire aux auteurs : vous n’êtes pas obligés.
Il existe encore des maisons indépendantes. Elles paient parfois moins. Mais elles ne vous demanderont pas d’adoucir un manuscrit pour ne pas froisser un actionnaire. Elles ne décaleront pas votre sortie de trois mois pour coller à un calendrier politique.
Ce que j’ai envie de dire aux lecteurs : vos achats comptent.
Le livre que vous prenez chez votre libraire indépendant, c’est un vote. Pour le pluralisme. Contre l’uniformisation. Le livre n’est pas un produit comme un autre. (...)