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"L’eau est montée si vite, il est parti en quelques secondes" : dans la Manche, les disparus hantent les survivants des naufrages
#Manche #migrants #immigration #naufrages
Article mis en ligne le 13 novembre 2024

À Calais, comme partout sur le littoral nord, les traversées de la Manche se précarisent. Et le bilan des morts en mer bat des records : déjà 60 exilés ont perdu la vie en tentant de rejoindre les côtes anglaises depuis le début de l’année. À la douleur de ces pertes, s’ajoute un autre traumatisme pour les survivants : l’invisibilisation des disparus, ces migrants dont les corps n’ont pas été retrouvés et qui ne sont pas comptabilisés dans le bilan des autorités.

Pendant un mois, InfoMigrants prend ses quartiers à Calais. Traversées de la Manche, campements de migrants, militarisation : la rédaction vous fait vivre la situation inédite sur le littoral Nord de la France.

Charlotte Boitiaux, envoyée spéciale à Calais,

Au-dessus de Calais, le ciel est d’un bleu vif, les nuages qui s’accumulaient depuis plusieurs jours ont disparu. "Cette semaine, les départs [vers le Royaume-Uni] sont à l’arrêt", glisse Khorchid, un Afghan d’une trentaine d’années, manches courtes malgré le froid mordant, et qui plisse les yeux, gêné par la lumière du soleil. Cette annonce, il la tient des passeurs. "La météo n’est pas bonne, il y a trop de vent". Les vagues seront donc hautes, faut-il comprendre. La mer, impraticable.

Difficile d’imaginer la fureur de la Manche par un temps si clément. Et pourtant, l’information est connue de tous, des exilés comme des associations. "La fenêtre météorologique s’est refermée, elle n’est plus optimale pour des traversées ces prochains jours" (...)

"J’ai avancé dans l’eau, et très vite, j’ai été submergé. J’étais avec mon ami Abbas, puis je l’ai perdu de vue en quelques secondes seulement". Abbas âgé de 21 ans n’a plus donné signe de vie. Son corps n’a, à ce jour, pas été retrouvé, selon ses proches qui ont écumé les hôpitaux de la région. Sa mère, en Irak, contactée par InfoMigrants, supplie pour récupérer le corps de son fils. "Il m’a appelée pour me prévenir qu’il traversait, depuis j’essaie de le rappeler mais je tombe sur son répondeur", dit-elle en arabe.

Selon les communiqués de la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord (Premar), quatre personnes ont perdu la vie ce jour-là. Mais Abbas n’en fait pas partie. La préfecture ne comptabilise pas les disparus signalés par les proches, seulement les personnes dont les dépouilles sont repérées visuellement dans l’eau par les secours français avant de disparaître. (...)

Un traumatisme pour les survivants, amplifié par l’arrêt des recherches. "Il vient un moment où on prend la décision de lever les opérations de recherche en fonction de l’état de la mer, de l’arrivée de la nuit, de multiples facteurs", expliquent encore les autorités maritimes. (...)

"Personne ne cherche Abbas", se torture aujourd’hui Chawiche. "Je n’arrive pas à penser à autre chose".

Combien de personnes reposent donc au fond de l’eau sans avoir été répertoriées, et sans que la mer ne rende leurs dépouilles ? "Les rescapés nous racontent qu’ils ont embarqué avec des proches qu’ils n’ont jamais revus, on nous signale ces disparitions. C’est très dur pour eux", abonde Flore Judet, de l’Auberge des Migrants. (...)