Comment couvrir une guerre quand elle se déroule sous vos fenêtres ? À Beyrouth, la rédaction du quotidien francophone « L’Orient-Le Jour » compose avec les bombardements, les contraintes de sécurité et la fatigue psychologique pour assurer la continuité de l’information.
Durant la journée, les journalistes assistent, depuis leurs bureaux, aux bombardements qui touchent la capitale libanaise. « On a l’impression qu’une fumée permanente plane au-dessus de Beyrouth », constate Julia Mokdad, en regardant un missile tomber. Même Hazmieh, banlieue résidentielle située sur les hauteurs de Beyrouth, où se trouve la rédaction, n’est plus épargnée. Le 4 mars, une frappe israélienne a visé un hôtel à un kilomètre du journal, faisant un mort et trois blessés. « On a l’impression d’être en sécurité nulle part. »
Moins de cinq kilomètres séparent la banlieue Sud, bombardée quotidiennement, des locaux du journal. Alors, le 5 mars, quand Israël a ordonné l’évacuation massive de plusieurs quartiers, toute la rédaction a fui. « Il y a eu une telle vague de panique, de tels embouteillages, qu’on a eu peur que nos employés ne puissent pas rentrer chez eux », raconte Rima Abdul Malak, directrice de L’Orient-Le Jour installée au Liban depuis novembre 2025. Le bouclage du journal s’est déroulé à distance : « Le réseau Internet est faible et l’électricité coupe tout le temps, mais on s’en est sortis ! », se souvient celle qui était aussi ministre de la Culture.
« Éternel recommencement » (...)
Le journal compte une centaine de salariés, dont plusieurs ont dû être relogés. Selon les autorités libanaises, plus d’un million de personnes ont été déplacées depuis le début du mois de mars, soit un cinquième de la population. « On a le sentiment, partagé par tous les Libanais, d’un éternel recommencement », explique la reporter Caroline Hayek. Le précédent cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah remonte en effet à novembre 2024.
« On a repris les réflexes de la dernière guerre », raconte Anthony Samrani, co-rédacteur en chef du quotidien. « Je suis systématiquement réveillé la nuit en cas d’événement important, et on a étendu le direct : il dure désormais 20 heures sur 24, jusqu’à une heure du matin, contre 21 heures normalement », détaille le trentenaire à la tête d’une équipe de cinquante journalistes.
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, avec les premières frappes américano-israéliennes ciblées sur l’Iran fin février, les journées sont plus denses, les longues enquêtes mises de côté. (...)
« Chronique de la guerre ordinaire »
Les articles de L’Orient-Le Jour, dernier titre francophone du Liban, sont particulièrement plébiscités en temps de guerre. « C’est très clair, on a un pic de croissance, le nombre de lecteurs a plus que doublé sur les 10 derniers jours », commente Rima Abdul Malak. Les abonnements ont augmenté d’environ 5 à 6 %. Chaque mois, le journal est lu par près d’un million de personnes, dont 80 % vivent hors du Liban, principalement en France. (...) (...)
« On évalue en permanence le risque par rapport à la valeur éditoriale » (...)
« Au début, il y avait zéro protocole, mais on s’est organisés, on a acheté du matériel (gilets pare-balles, casques…), on a mis en place un suivi en temps réel des reporters sur le terrain, on s’est inspirés des pratiques des médias anglo-saxons », indique Matthieu Karam, photoreporter en charge de la sécurité avec Caroline Hayek. Autre changement : les propositions de sujets validées par le rédacteur en chef sont ensuite transmises quotidiennement à deux consultants en sécurité « qui en évaluent les risques (terrain très dangereux, moyen, risques faibles...). » « À partir de ces informations, le rédacteur en chef décide d’envoyer ou non une équipe de reporters sur place », ajoute Matthieu Karam. « On évalue en permanence le risque par rapport à la valeur éditoriale, car des journalistes libanais ont déjà été tués », rappelle Stéphanie Khouri. (...)