(...) Cette fois, l’embarcation n’est pas surchargée.
Sur ce genre de « rubber boat [1] », normalement, on pourrait voir jusqu’à une centaine de personnes « compactées à touche-touche ». Les boudins et la structure ne sont pas endommagés. De mauvaise facture, oui, mais on a vu pire. D’ailleurs l’embarcation a tenu. Il y a quand même le moteur qui ne va pas : l’hélice en l’air, il est posé sur le tableau arrière. On voit quelques personnes. Quel silence ! Mais où sont tous les autres ?Cette fois, l’embarcation n’est pas surchargée.
Sur ce genre de « rubber boat [1] », normalement, on pourrait voir jusqu’à une centaine de personnes « compactées à touche-touche ». Les boudins et la structure ne sont pas endommagés. De mauvaise facture, oui, mais on a vu pire. D’ailleurs l’embarcation a tenu. Il y a quand même le moteur qui ne va pas : l’hélice en l’air, il est posé sur le tableau arrière. On voit quelques personnes. Quel silence ! Mais où sont tous les autres ? (...)
Tombés à l’eau au départ dans la cohue ou plus tard, sur un mauvais coup de mer ? D’évanouissement, étourdis par l’épuisement et les vapeurs de fuel ? Non, ce n’est pas ça, pas en si grand nombre : ils sont des dizaines à manquer. C’est autre chose. Ces absents-là sont morts sur le bateau. Ces absents-là sont morts lentement de faim et de soif. Ils sont morts d’avoir bu l’eau de la mer. Ça a duré. Ils se sont vus et sentis mourir pendant des jours et des nuits.
Ils avaient envoyé des appels au secours. Ils ont vu des hélicoptères et des bateaux qui ne les cherchaient pas. Ils ont fait des signes, hurlé, pleuré. Et ils sont morts les uns après les autres. Les uns devant les autres. Il n’y a pas de cadavres dans l’épave. Des corps aimés, devenus encombrants qu’il faut jeter à la mer. Deux hommes allongés dans les fonds sont donnés pour morts. Ils respirent encore. Sur les brancards, les survivants ne pèsent rien, ils sont si légers ! Le poids de l’âme et à peine un peu plus. (...)