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Marie-Claude Saliceti
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En Pologne, malgré un nouveau gouvernement, une "violence inimaginable" s’applique toujours à la frontière biélorusse
#migrants #Pologne #Bielorussie #immigration
Article mis en ligne le 16 février 2024
dernière modification le 15 février 2024

Pour la première fois, les autorités polonaises ont rendu publics les chiffres des refoulements à la frontière avec la Biélorussie : entre juillet 2023 et janvier 2024, plus de 6 000 pushbacks ont été perpétrés dans cette zone où les exilés sont soumis à toutes sortes de violences et d’exactions.

"Au cours des deux derniers jours (12 et 13 février), 10 tentatives d’entrée illégale en Pologne ont été enregistrées." "Le week-end du 9 au 11 février 2024, 28 étrangers ont tenté de se rendre illégalement sur le territoire." À la frontière polono-biélorusse, les tentatives d’entrée sur le sol polonais, égrainées par les garde-frontières sur leur compte X, sont quotidiennes. Par la même occasion, les refoulements d’exilés aussi.

Fait inédit, la semaine dernière, les autorités ont rendu publics les chiffres de cette pratique, illégale au regard du droit européen et international, mais rendue possible par la législation polonaise en octobre .2021. Entre le 1er juillet 2023 et le 16 janvier 2024, 6 070 pushbacks ont été perpétrés par les garde-frontières polonais.

Depuis le début des passages de migrants à cet endroit à l’été 2021, de nombreux témoignages d’exilés et d’associations décrivent des refoulements violents dans la zone, de la part des garde-frontières biélorusses comme polonais. "Les soldats [polonais] vous attrapent, crient, vous giflent, vous frappent au sol, vous serrent les mains dans le dos, écrasent votre visage au sol avec leurs chaussures. Et puis ils vous jettent par-dessus la clôture", confiait en octobre dernier Ahmed, un exilé, à l’ONG Grupa Granica.

"Une nouvelle stratégie" migratoire

L’arrivée au pouvoir en octobre 2023 de Donald Tusk, chef de file de la coalition d’opposition face au parti conservateur Droit et Justice (PiS) a pourtant fait souffler un vent d’optimisme chez les ONG. (...)

Quelques mois après la formation du nouveau gouvernement, sa prudence a laissé place à l’amertume. "Malheureusement, rien n’a changé, souffle-t-elle aujourd’hui. Le gouvernement assume même désormais de pratiquer les refoulements, sous couvert de sécurisation de la frontière." (...)

Il y a deux semaines, 101 associations et 550 militants, artistes et universitaires ont donc appelé, dans une lettre ouverte, le Premier ministre à mettre définitivement fin à la pratique des pushbacks, une "violation flagrante des droits humains" qui n’a "aucune justification humanitaire, morale ou juridique". "La punition à laquelle la Pologne condamne les migrants qui franchissent irrégulièrement la frontière en les renvoyant de force vers la Biélorussie est particulièrement cruelle", dénonçaient-ils. "Ce n’est pas ainsi que nous imaginons l’État de droit qui nous est promis."

En réponse, Donald Tusk avait assuré que "le gouvernement travaillait sur une nouvelle stratégie qui protégerait la frontière et garantirait également que des situations dans lesquelles des personnes meurent dans les forêts polonaises ne se reproduisent pas". Le Premier ministre a aussi regretté l’emploi du terme "refoulements", d’après lui "souvent utilisé à mauvais escient pour décrire diverses techniques et méthodes visant à stopper la migration irrégulière à la frontière". (...)

Association for legal intervention et toutes les ONG polonaises réclament toujours, elles, "l’arrêt immédiat et total des violences". Pour cela, "il faut punir les responsables, en les présentant devant la justice", propose Aleksandra Chrzanowska. "Si le gouvernement veut vraiment que ça change, il lui faut montrer qu’il n’accepte pas ces pratiques." (...)

Alors que Varsovie réfléchit encore à la manière d’appliquer sa politique, savant mélange de "protection des droits de l’Homme" et de "garantie de la sécurité de l’État", la zone frontalière, elle, reste toujours aussi "dangereuse" pour les exilés, dénonçait en janvier Médecins sans frontières (MSF).

Pris en étau entre les garde-frontières polonais et biélorusses, les migrants se retrouvent souvent à errer dans ces bois très denses, gorgés de marécages. Des "familles" et des "femmes enceintes" se perdent parfois et "peuvent rester dans la forêt pendant des jours, avec souvent un accès limité à la nourriture et à l’eau, déplorait MSF. Il y a eu des cas où ils ont bu de l’eau des marais et sont tombés gravement malades".

"Les exilés que l’on rencontre décrivent une violence inimaginable à la frontière, et de plus en plus aigüe de la part des gardes polonais", abonde Aleksandra Chrzanowska. (...)