Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Mediapart
Davos : fin de partie
#ForumEconomiqueMondial #davos
Article mis en ligne le 23 janvier 2024
dernière modification le 21 janvier 2024

Comme d’habitude, tous les grands de ce monde y étaient. Pourtant, le 54e Forum économique mondial a renvoyé l’image d’un monde qui tourne à vide. Davos n’est plus la « Montagne magique », et ressemble de plus en plus à un sanatorium coupé de tout.

Sans doute pressentaient-ils eux-mêmes que tout était en train de leur échapper. Les organisateurs du 54e Forum économique mondial de Davos avaient choisi comme intitulé « Reconstruire la confiance ». Alors que le monde est bousculé par les guerres, les crises géopolitiques, les tensions économiques et sociales sans précédent depuis des décennies, il y avait urgence de tenter de reprendre la maîtrise du récit, de sembler encore guider les choses.

À la clôture de l’événement, qui rassemble tous les ans dans le petit village de montagne suisse responsables politiques, banquiers, patrons , lobbyistes et grands argentiers de la planète, une impression domine : les discours des « grands » de ce monde tournent désormais à vide.

Les propos censés éclairer le reste de la planète de Jamie Dimon (JPMorgan), Sam Altman (OpenAI), Christine Lagarde (BCE), Antony Blinken (chef de la diplomatie américaine), ou Ursula von der Leyen (Commission européenne) – pour ne citer que quelques « têtes d’affiche » – ont été reçus dans une indifférence quasi générale. Même la presse financière internationale, qui d’ordinaire consacrait une place démesurée à l’événement, a réduit la voilure. Comme si tous avaient le sentiment que l’essentiel se passait ailleurs. (...)

Pourtant, rien ne manquait pour assurer le grand show. (...)

Comme chaque année désormais, l’ONG Oxfam avait publié, quelques jours à l’avance, un nouveau rapport sur les grandes fortunes du monde. Celle des milliardaires a augmenté de 3 300 milliards de dollars depuis 2020, soit trois fois plus vite que l’inflation. Sur 100 euros produits, les milliardaires en ont capté presque 70, laissant les miettes au reste du monde. Une poignée d’entre eux – le fameux 1 % – détiennent désormais 48 % de tous les actifs financiers mondiaux.

Plus inquiétant encore selon Oxfam : si rien ne change, dans une décennie au plus tard, un ou des milliardaires totaliseront des fortunes dépassant le seuil des 1 000 milliards de dollars, soit l’équivalent du PIB de 80 % des pays dans le monde.

Face à ces chiffres illustrant une accumulation sans précédent des richesses, un creusement des inégalités là aussi inédit, plaçant les fortunes privées en concurrence directe avec les États, les participants de Davos n’ont même pas cherché à répondre. Ils le savent : la mondialisation heureuse et la concurrence sans frein dont Davos a été le promoteur inlassable pendant plus de trente ans ne résistent pas à l’épreuve de la réalité. (...)

L’ordre mondial ancien s’effondre sous leurs yeux. Les guerres et les tensions géopolitiques secouent toute la planète, l’extrême droite monte en force partout, portée par des populations appauvries et déboussolées, et l’ombre menaçante d’une nouvelle victoire de Donal Trump à la présidentielle américaine plane.

Une croyance aveugle dans le technosolutionnisme (...)

Tous cherchent désespérément, de toutes les manières possibles, à conserver l’influence immense qu’ils avaient acquise au cours des trois dernières décennies, imposant leur idéologie, leurs théories, leurs volontés à tous les gouvernements. (...)

Les grands de ce monde en sont depuis longtemps convaincus : la technologie sera la réponse aux dérèglements climatiques, à la baisse tendancielle de la productivité dans les économies occidentales, et à tous les autres problèmes qui peuvent surgir. Dépassés par la vitesse des innovations, et les débats que peuvent susciter leurs innovations, illustrés notamment par la crise au sommet d’OpenAI, ils ont décidé de profiter de Davos pour faire un cours de rattrapage.

Ré-intronisé à la tête du groupe fondateur de ChatGPT, Sam Altman a été accueilli en gourou. (...)

Même si certains dirigeants commencent à s’inquiéter des développements de l’intelligence artificielle et de leurs répercussions sur l’ensemble de la société, la tendance générale est de faire confiance. (...)

il ne faut en aucun cas réguler ces nouveaux domaines, du moins pas pour le moment. Les développements sont trop récents ou trop incertains pour fixer un cadre ou des limites, qui retiendraient l’innovation. Un discours reçu cinq sur cinq par les participants qui considèrent toute régulation comme une entrave à la liberté. (...)

Rassurés par l’entre-soi du sommet, certains participants se sont laissé aller. En ce domaine, le nouveau président argentin Javier Milei a décroché la palme haut la main. Accueilli par un Klaus Schwab qui a salué son élection comme le « retour à l’État de droit » en Argentine, le nouveau président argentin, qui assistait pour la première fois à une réunion internationale, a tenu un discours des plus débridés, reprenant toutes ses marottes libertariennes. (...)

Attaquant le féminisme, l’écologie, les lois sociales, le droit du travail et bien d’autres choses, il a repris la vieille antienne du néolibéralisme, en en accentuant encore les dérives. (...)

Pour lui, point de salut en dehors d’un « capitalisme de libre entreprise », le « seul possible pour mettre fin à la pauvreté dans le monde » mais aussi « le seul moralement souhaitable pour y parvenir » et se « débarrasser de tous les parasites qui vivent aux crochets de l’État ».

L’auditoire était vaguement gêné : Javier Milei lui tendait un miroir déformant jusqu’à la caricature des discours et des propos qu’ils avaient pu tenir au cours des dernières décennies. (...)

Personne n’a osé lui répondre. Pour Davos, ce discours est à oublier au plus vite. Mais c’est l’ensemble de ce sommet qui risque d’être enterré, tellement il affichait un décalage par rapport aux urgences de la situation du moment.

« Pourquoi Davos importe encore », s’est senti obligé d’écrire un chroniqueur de Bloomberg. Sa réponse est que ce sommet est le dernier lieu où tous les grands du monde – politiques, industriels et financiers – se rencontrent encore. À l’extérieur du club, ce sommet renvoie plutôt l’image de sa vacuité et des propos convenus. (...)